La guerre au Proche-Orient polarise l’espace public. La justice est saisie

Le conflit dans nos rues

Stickers et affiches en stigmates des luttes dans les rues de la capitale
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 15.12.2023

Dans Strukturwandel der Öffentlichkeit, le sociologue et philosophe Jürgen Habermas avait, en 1961, théorisé que les échanges dans l’espace public, par nature rationnels et constructifs, constituaient un ferment démocratique. Mais Habermas a donné un coup de canif à son corpus théorique le mois dernier en prenant position avec d’autres universitaires pour un soutien inconditionnel de l’Allemagne à Israël. « Mit dem demokratischen, an der Verpflichtung zur Achtung der Menschenwürde orientierten Selbstverständnis der Bundesrepublik verbindet sich eine politische Kultur, für die im Lichte der Massenverbrechen der NS-Zeit jüdisches Leben und das Existenzrecht Israels zentrale, besonders schützenswerte Elemente sind », écrit-il dans Grundsätze der Solidarität. « Your formulation of, and fixation on, German exceptionalism leaves practically no room for conversation about Israel’s policies and Palestinian rights », fait remarquer le sociologue irano-américain Asef Bayat dans une lettre ouverte publiée le weekend dernier par New Lines Magazines, un média new yorkais doté d’une fenêtre sur le Proche-Orient.

On ne pourrait donc critiquer l’action du gouvernement israélien quoi qu’il fasse sous prétexte que cela mettrait en péril l’existence de l’État hébreu. Le débat universitaire s’embourbe dans l’ornière du campisme. Le débat public s’abîme aussi dans cet écueil : critiquer les bombardements menés à Gaza et la politique coloniale de Benjamin Nétanyahou en Cisjordanie est présenté par une partie de l’opinion comme de l’antisionisme voire de l’antisémitisme. Demander un cessez-le-feu consisterait à soutenir le Hamas, organisation, classée comme terroriste par l’Union européenne, exerçant son autorité dans l’enclave coincée entre Israël et Égypte et coupable des pires atrocités sur des populations civiles israéliennes le 7 octobre dernier (1 200 morts et 7 500 blessés).

Depuis cette date à Luxembourg, les manifestations de soutien aux victimes de la guerre au Proche-Orient, divisées en deux camps, l'un pro-israélien et l'autre pro-palestinien, se partagent le même espace public. L'identité des organisateurs des rassemblements contribue à la polarisation. (Plutôt que de former une seule manifestation pour un cessez-le-feu et la libération des otages, comme on pourrait l’espérer naïvement.) Le Consistoire israélite a, ces dernières semaines, organisé des rassemblements aspirant principalement à la commémoration des victimes des massacres commis par le Hamas et à la libération de leurs 240 otages. Le Comité pour une paix juste au Proche-Orient (CPJPO), traditionnellement soucieux du sort des Palestiniens, organise-lui tous les samedis des manifestations pour un cessez-le-feu et la libération des otages israéliens et des prisonniers politiques palestiniens. Le CPJPO affiche très clairement ses revendications politiques, dans la rue et sur son site internet. Le Consistoire se montre plus discret. Face au Land, son président, Albert Aflalo, dit « ne pas spécialement faire de politique ». « On n'est pas l'ambassade d'Israël », résume-t-il. Aucune référence aux développements au Proche-Orient n'apparait sur synanogue.lu

Sur le trajet des manifestations du samedi, entre la Philharmonie (ou le glacis comme le weekend dernier) et la place Clairefontaine, des affiches sont collées. Entre les stickers graphiques, les lampadaires révèlent des luttes politiques. Aux autocollants défraichis « Support the armed forces of Ukraine » se superposent aujourd’hui des affiches « Hamas surrender », « Free the hostages », des photos des enfants israéliens kidnappés.

Apparaissent aussi des écriteaux problématiques « Protégez vos enfants, le Hamas est déjà là » avec des clichés identifiant trois membres du CPJPO, dont un avec un gilet sur lequel est inscrit le nom de l’association. Celle-ci a porté plainte auprès du procureur le 24 novembre pour calomnie, diffamation et appel à la haine. « Des inconnus continuent à coller ces affiches à travers la ville de Luxembourg », écrivent-ils dans ce premier courrier au parquet en demandant à la justice d’identifier les « coupables ». Or, le jeudi 30 novembre au soir, un membre du CPJPO a surpris les colleurs d’affiches autour du boulevard Royal et a appelé la police. Contactée par le Land, cette dernière confirme que les agents ont « rencontré et contrôlé deux personnes et rappelé à celles-ci qu’il n’est pas permis de coller des affiches sans autorisation préalable ». Les deux individus auraient alors « montré aux agents où les affiches ont été collées et les ont enlevées », poursuit une porte-parole de la police. Selon cette dernière, le programme reprenant les interventions de cette nuit ne mentionne ni « l’appartenance des personnes contrôlées à une organisation » ni « la nature exacte des affiches ». Il n’est enfin « pas exclu que des enquêtes au sujet des campagnes d’affichage, dont les autorités judiciaires auraient chargé le Service de police judiciaire, par exemple sur base de plaintes, soient en cours ». La plainte du CPJPO a été complétée le 1er décembre. Son président et iniateur du recours dit y donner des informations sur l’identité des colleurs d’affiches, mais veut laisser l’enquête se dérouler. La « plainte est en cours de traitement », communique l’administration judiciaire.

La police informe en outre qu’une plainte a été déposée au sujet des propos (d’une ambiguïté incontestable) « From the river to the sea : Palestine Will be free » prononcée lors de manifestations. Une vidéo diffusée sur X (Ex-Twitter) en atteste. D’une manière générale, le CPJPO dit essayer de faire taire les propos incitant à la haine, mais il concède ne pas pouvoir contrôler tous les éléments du cortège. Ce jeudi, le parquet ne pouvait en dire davantage à ce sujet. Sollicité au sujet des éventuelles tensions intercommunautaires en marge de l’embrasement du conflit au Proche-Orient, le ministère d’État identifie (outre une hausse des propos antisémites en ligne) comme « seuls signes tangibles (…) certains incidents heureusement isolés, lors des manifestations pro-palestiniennes comme l’appel à la destruction de l’État d’Israël et ou à la haine des juifs ». « Ils ont fait l’objet de signalement à la police qui les ont transmis au Parquet », détaille l’Hôtel Saint Maximim mardi. Interrogé sur la nature exacte des propos, le ministère d’État réplique mercredi qu’il a été informé « par le Consistoire israélite d’éléments très problématiques en relation avec les sujets énoncés ». « Ces éléments avaient été communiqués au parquet par la Police », précise une porte-parole du Premier ministre sans préciser si le gouvernement est informé des propos précis qui auraient été proférés.

« Le gouvernement suit ces développements de très près », assurent les services du Premier ministre au sujet des tensions visibles dans l’espace public. La police constate cependant que, jusqu’à maintenant, les manifestations « se sont déroulées de manière calme et sans incidents majeurs en ce qui concerne la sécurité et l’ordre public ». Les dispositifs de sécurité ont eux été renforcés de manière préventive depuis le 7 octobre « près de points sensibles comme des synagogues », écrit la police.

Le weekend dernier une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies demandant immédiatement un cessez-le-feu et la libération des otages a été rejetée à cause du seul veto des États-Unis. Le Luxembourg a fait partie des 97 États soutenant le texte. Une nouvelle résolution dans ce sens a été votée par l’Assemblée générale mardi, avec la voix du Grand-Duché. Cette semaine, les branches locales des ONG Handicap International, Médecins Sans Frontières, Care et Unicef joignent leur voix « pour alerter sur la situation humanitaire catastrophique à Gaza et appellent à un cessez-le-feu et à l’accroissement de l’aide humanitaire ». Pour rappel, Israël laisse entrer l’aide au compte-goutte et prive la bande de Gaza d’eau, d’électricité et de carburant depuis plus de deux mois. « Dans la bande de Gaza,17 177 personnes, dont plus de 5 350 enfants et au moins 3 250 femmes, seraient décédées. Près de 46 000 personnes auraient été blessées dont 9 000 enfants. Au moins 4 500 personnes, dont 3 500 enfants, seraient portées disparues », écrit mardi l’Unicef dans un communiqué.

Pierre Sorlut
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