Dans Freezing Order, le businessman et auteur Bill Browder expose par le biais autobiographique les mécanismes de la kleptocratie de Vladimir Poutine et de son blanchiment à l’international, y compris au Luxembourg

Une genèse personnelle des sanctions

d'Lëtzebuerger Land vom 15.04.2022

A paru mercredi mercredi ce qui deviendra sans doute le nouveau best-seller de Bill Browder : Freezing Order. Comme dans son premier ouvrage Red Notice, publié en 2015 et salué par la critique internationale, l’auteur détaille son ascension dans les affaires en Russie post-soviétique, la mort suspecte dans une prison moscovite de son avocat fiscaliste Sergueï Magnitski et son combat pour une loi en (et à) son nom. Mais dans Freezing order, l’homme d’affaires britannique ajoute, en sus de nouveaux angles, les événements postérieurs à la parution de son premier opus, les mouvements des plaques géopolitiques, le durcissement de l’autocratie poutinienne, la lutte du président russe en personne contre le lobbying de Bill Browder pour ériger une législation internationale condamnant les atteintes aux droits de l’homme commises à l’étranger. Ce combat trouve une nouvelle et brûlante actualité en les représailles à l’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis la fin du mois de février. Le 2 mars dernier, pour la première fois, l’Union européenne a imposé des mesures dans le cadre du nouveau « régime mondial de sanctions en matière de droits de l’homme ». Celui-ci a été mis en place le 7 décembre 2020, après plus de dix ans d’acharnement de la part de Bill Browder. Aujourd’hui, recense le narrateur et protagoniste, 34 pays, dont les principales démocraties occidentales (à commencer par les États-Unis, dès 2012), ont adopté une telle loi, pour geler les avoirs des personnes ayant dérogé aux droits fondamentaux. 500 individus, non exclusivement des Russes, figurent sur ces listes (qui diffèrent de celles visant les personnes ayant porté atteinte à l’intégrité territoriale des États, dont les oligarques ou Vladimir Poutine lui-même pour l’invasion de l’Ukraine). « Cette obsession a affecté toutes les facettes de ma vie, toutes mes relations, même celles avec mes propres enfants », conclut Bill Browder dans les dernières pages. 

Écrit à la première personne, le récit est éminemment personnel, mais esquive l’autoglorification. Bill Browder a lancé son hedge fund (avec Edmond Safra) en 1996 à Moscou. Hermitage Capital Management, tel est son nom, suivait une stratégie « activiste » et investissait dans des groupes minés par la corruption. Une fois aux manettes, les représentants du fonds dénonçaient les mauvais éléments et cessaient les malversations, augmentant par conséquent la valeur de la société. À son apogée, Hermitage Capital Management gérait 4,5 milliards de dollars d’actifs en Russie. Mais en 2005, Vladimir Poutine a sifflé la fin de la récré et expulsé Bill Browder. Ce dernier a liquidé ses activités russes et rapatrié un maximum de ses salariés. Des fonctionnaires russes se sont alors appropriés trois coquilles vides de l’ancienne galaxie Hermitage et ont obtenu du fisc un remboursement d’un trop payé d’impôt d’une valeur de 230 millions de dollars. Le fiscaliste d’Hermitage, Sergueï Magnitski, resté sur place avec sa femme et son fils, des ressortissants russes, a découvert le pot-aux-roses en 2007. Mais il est vite accusé de fraude pour le compte de Bill Browder, devenu persona non grata, et est emprisonné dans les prisons les plus sordides de Moscou dont celle de Boutyrskaïa dans le centre de la capitale où, déjà gravement malade, il est mis en isolement en novembre 2009, « enchaîné à un lit et battu à coups de matraque par huit policiers anti-émeute jusqu’à ce que mort s’en suive », raconte Bill Browder à propos de son ancien employé, décédé à l’âge de 37 ans. 

Bill Browder a alors remué ciel et terre pour rendre justice à son proche collaborateur. Connaissant la faiblesse de l’état de droit en Russie, puisqu’il a bâti sa fortune dessus (il le reconnaît), l’homme d’affaires bat campagne aux États-Unis où il passe ses vacances et travaille occasionnellement, mais surtout où les avocats sont les plus tenaces et les politiques moins liés aux intérêts russes. Il voit chez l’oncle Sam un terreau plus fertile qu’à Londres où il réside et où les expatriés fortunés russes financent les cabinets juridiques, le marché immobilier et les écoles de qualité (mais aussi bientôt le parti conservateur au pouvoir pour sa campagne du Brexit). Barack Obama a signé le Magnitsky Act le 14 décembre 2012, « la première fois que les États-Unis ont sanctionné la Russie depuis la Guerre Froide et Poutine est entré dans une colère noire. Sa première réponse a été d’interdire l’adoption des orphelins russes par les familles américaines », retrace Bill Browder. L’homme d’affaires juge le développement « gratifiant », mais relève que les officiels russes corrompus passent la plupart de leur temps en Europe, « enjoying luxury vacations in places like Courchevel, Marbella, and Sardinia. They send their kids to boarding schools in Switzerland, their wives to spas on the Côte d’Azur, and their girlfriends to fashion shows in Milan », écrit-il.

Le converti au droit-de-l’hommisme se déplace ainsi sur le Vieux continent (suivi de gardes du corps et vigilant aux notices Interpol émises par la Russie contre lui) pour y prêcher sa cause. Il se présente à Bruxelles, y constate le labyrinthe (au sens propre et figuré) institutionnel européen, mais aussi à Strasbourg, où il rencontre pour la première fois en octobre 2013, la députée libérale Anne Brasseur. Contactée par le Land, l’ancienne ministre raconte son premier échange avec l’homme d’affaires. « On avait de bons contacts. C’est quelqu’un de très sympa avec une histoire incroyable, mais aussi des méthodes un peu surprenantes, comme des cowboys, pour amasser de l’argent. » Anne Brasseur est intervenue en sa qualité de présidente de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, institution qui rassemblait alors les parlementaires de 47 pays, dont la Russie et l’Ukraine. Elle avait été nommée en janvier. En février, des miliciens russes ont envahi la Crimée. En mars, cette province d’Ukraine, presqu’île qui forme le détroit entre la mer d’Azov et la mer Noire, a été annexée par référendum à la Russie. Anne Brasseur avait été invitée en Ukraine et s’était rendue le même mois à Donetsk où la tension était palpable. « Je devais soutenir les Ukrainiens. Il y avait alors une manifestation pro-russe. J’ai entendu une dame nous traiter de fascistes. On a dû filer. Le Conseil de l’Europe avait alors sanctionné les Russes et supprimé leur droit de vote. J’étais personnellement d’avis de maintenir le dialogue », regrette aujourd’hui Anne Brasseur. D’une manière générale, l’ancienne présidente de l’assemblée parlementaire du conseil de l’Europe se souvient que « les Russes ne voulaient pas qu’on se mêle de leurs affaires ». Elle se rappelle encore avoir reproché à Sergueï Lavrov, déjà ministre des Affaires étrangères, que la Russie était souvent condamnée à la Cour des droits de l’Homme et qu’elle n’en suivait pas les décisions. Bill Browder avait envoyé une copie de son bouquin Red Notice à Anne Brasseur (« ça se lit comme un polar ») avec un mot : « Thank you for all your advice and support for the Magnitsky initiatives. We would not be having the success we do without supporters and friends across Europe and your influence at PACE is greatly appreciated ». L’homme d’affaires lui est toujours reconnaissant. Anne Brasseur est une nouvelle fois remerciée dans Freezing Order.

Tirons alors ce fil rouge du récit souvent tragique (puisque plusieurs personnes sont empoisonnées pour s’assurer de leur silence) de Bill Browder, le motif premier de la résistance de Poutine à cette condamnation des atteintes aux droits de l’homme : la volonté de l’autocrate russe de protéger sa fortune. La quête des 230 millions de dollars évaporés dans la nature déshabille les matriochkas du blanchiment international russe dont Vladimir Poutine a profité grassement. « Now we knew. There weren’t just millions of dollars at stake. Or even billions. There was likely more than $1 trillion at stake. And Putin will do anything to protect this », écrit Bill Browder dans les dernières pages. Avant cela il explique que les blanchisseurs passent par des transferts d’argent via des dizaines de sociétés dans de multiplies juridictions, de la Russie aux Îles vierges britanniques en passant par la Moldavie, l’Estonie ou la Lituanie. Sans oublier le Luxembourg. Le centre financier luxembourgeois apparaît presque inévitablement ces dernières années dans les histoires de blanchiment international. En mai 2015, Renaud Van Ruymbeke, magistrat du pôle financier à Paris, a mis en examen une Franco-Russe de 58 ans pour blanchiment de fraude fiscale et escroqueries en bande organisée dans le cadre du détournement de ces 230 millions de dollars. Une perquisition a été opérée en son domicile de Saint-Tropez. Neuf millions de dollars ont été saisis sur les comptes de sa société entre la France, Monaco et Luxembourg. Et puis il y a les hommes de paille, bénéficiaires effectifs ou administrateurs de ces structures qui font transiter les sous. « Whenever you do land on an actual name, ninety-nine times out of a hundred it belongs to an unemployed alcoholic or a peripatetic yoga instructor or some other random person willing to hand over their passport in exchange for a few hundred dollars. Little do they know, they then become nominal owners of shell companies that can launder millions, and sometimes billions, of dollars », raconte l’homme d’affaires. 

Bill Browder détaille par exemple comment, grâce à ses contacts avec les journalistes internationaux (notamment ceux réunis dans l’OCCRP ou l’ICIJ) qui exploitent les données sorties par des lanceurs d’alertes, le violoncelliste Sergueï Roldouguine (Roldugin en anglais) est devenu le musicien le plus riche du monde « devant Jay-Z ou Paul McCartney », accumulant deux milliards de dollars. « My opinion, is that this cellist was serving as a nominee for his longtime friend, Vladimir Putin », rapporte Bill Browder. Roldugin, également parrain de la première fille du président russe, est d’ailleurs visé par les sanctions européennes (comme Poutine lui-même) depuis le 28 février. Dans son règlement, le Conseil européen cite les enquêtes menées par les consortiums de journalistes. Bill Browder explique que le violoncelliste a reçu une partie des 230 millions de dollars pour le compte de Vladimir Poutine : « This wasn’t a one-off, but one of thousands of crimes Putin had benefitted from, allowing him to accumulate an estimated $200 billion fortune », calcule le narrateur pour qui la quasi intégralité de la fortune du président russe est planquée dans des institutions financières à l’ouest et que celle-ci risque d’être gelée sous une loi Magnitski. « For these reasons, the law was an existential threat to him and his senior officials. »

Puis l’argent russe corrompt les Européens. Dans la revue de presse du gouvernement, le nom Magnitsky apparaît 190 fois (Magnitski, en français, 84). Le patronyme agit comme un produit de contraste pour distinguer les immixtions russes dans le système juridico-politique. Par exemple, dans un article du 30 septembre 2021, le Financial Times rapporte que le procureur fédéral suisse a été éjecté à cause de relations « poussées » avec la Russie: « Michael Lauber was revealed to have been extravagantly entertained in Russia, and some of his lieutenants were revealed to have spent time in Russia, on off-diary trips, partly paid for by Russian oligarchs, discussing highly sensitive political matters, such as the Magnitsky affair, the corruption scandal (…) which has formed the basis widespread legislation against Russian officialdom in the US and Europe. The federal prosecutor’s office dropped its investigation into Magnitsky-linked dirty money in Switzerland in July. » Bill Browder y fait aussi référence dans son ouvrage. 

Dans sa « liste Magnitski » du 3 mars dernier, l’UE a ciblé Alexandre Bastrykine, président de la commission d’enquête de la Fédération de Russie, Igor Krasnov, procureur général, Viktor Zolotov, chef de la garde nationale, et Alexandre Kalachnikov, directeur du service pénitentiaire fédéral, en raison de leur rôle dans l’arrestation arbitraire d’Alexeï Navalny, « ainsi que dans les poursuites et la condamnation dont il a fait l’objet, et dans la répression des manifestations pacifiques liées au traitement illégal qui lui a été infligé. » Il est interdit à ces personnes de pénétrer le territoire européen et les avoirs dans les États membres de l’UE sont gelés.

Pierre Sorlut
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