Christoph König, ou l’art de marier tubes et raretés

Aimez-vous Dietrich ?

d'Lëtzebuerger Land du 04.06.2021

Le patron des Solistes Européens, Luxembourg maîtrise comme nul autre l’art de nous surprendre, en organisant des rencontres imprévues. Ce fut, une fois de plus, le cas avec le concert qu’il dirigea, le 31 mai.

En lever de rideau, nous eûmes droit aux Danses (plus tziganes que) hongroises n° 1, 3 et 10 de Brahms, les seules des vingt danses écrites pour piano à quatre mains que le compositeur « hungarisant » orchestra lui-même. Des pages roboratives, entraînantes et décoiffantes à souhait, données, la plupart du temps, en guise de bis. Mettant toute la gomme, quitte à pécher par excès d’énergie, les SEL, sous la baguette électrisante de Christoph König, y font montre d’une vitalité exubérante et d’une joie de jouer tellement irrésistibles qu’elles sont contagieuses.

« Aimez-vous Brahms ? », demandait en son temps Françoise Sagan. Et Dietrich (1829-1908), Albert Hermann, de ses prénoms ? Formé à Dresde, puis à Düsseldorf, où il eut Schumann, d’abord, comme mentor, puis comme ami avant de devenir aussi l’ami intime de Brahms, au point d’écrire, avec eux, dans un esprit typiquement romantique, la fameuse F.A.E. Sonate (Frei aber einsam). Réputé de son vivant surtout pour ses nombreux Lieder, « l’illustre inconnu » est l’auteur, également et entre autres, d’un Concerto pour violon, dans lequel nous avons eu le bonheur de retrouver Klaidi Sahatçi, le violoniste dont nous avions admiré, le 3 mai, l’art de se fondre dans un ensemble de chambre. Le fait que Dietrich ait été apprécié par les deux géants de la musique que sont Schumann et Brahms apparaît comme une garantie de la qualité de ses compositions. Aussi ce concerto en ré mineur op. 30 (1873) est-il emblématique d’une musique captivante – ce qui ne manque pas d’alimenter, une fois encore, les doutes quant à la justice de l’histoire de la musique.

De facture classique (pour ne pas dire conventionnelle), composé de trois mouvements suivant le schéma vif-lent-vif, l’opus, s’il ne peut guère rivaliser avec les incomparables concertos des Beethoven, Mendelssohn, Brahms, Bruch et consorts, n’en recèle pas moins de belles trouvailles, tant mélodiques que rythmiques ou harmoniques, trésors sonores dont le soliste albanais se fait l’interprète convaincant. Quant à König et ses troupes, ils assument pleinement le rôle qui leur est dévolu : celui de chevaliers servants qui ont pour unique ambition d’épouser avec esprit les états d’âme changeants d’un compositeur éminemment cyclothymique : de l’affirmation volontariste de soi dans le mouvement initial (Allegro), en passant par la tendresse émue de l’épisode central (Adagio espressivo), au passionné Finale (Allegro molto vivace), débordant de vie effervescente et de couleurs vives.

On entend relativement rarement les symphonies de Schumann, et pas toujours dans de bonnes conditions. Mal exécutée, la monumentale Symphonie n° 3 « Rhénane », la plus populaire des quatre, mêlant rêverie poétique et veine populaire, et où la libre inspiration romantique est assujettie à la rigueur d’écriture polyphonique de celui qui fut un admirateur inconditionnel de Bach, semble charrier toutes les scories du grand fleuve auquel elle se réfère, et justifier ainsi les reproches selon lesquels Schumann ne savait pas orchestrer. Erreur funeste que König entend - et réussit à - corriger ! Chef-d’œuvre à la structure insolite, cette grandiose symphonie évoquant le « Vater Rhein » et ses mythes, compte, en effet, pas moins de cinq mouvements, dont le point d’orgue est sans nul doute le majestueux quatrième mouvement marqué « Feierlich », moment chair de poule que cet Andante maestoso funèbre, construit qu’il est autour d’un thème solennel, inspiré par la contemplation de la cathédrale de Cologne.

Entre la Nature et l’âme, la communion est charnelle, à l’instar de la communauté de respiration entre le chef et l’orchestre. L’occasion est trop belle. Aussi le maestro dresdois ne rata-t-il pas cette occasion en or de faire sonner sa phalange comme jamais, élevant des voûtes sonores célestes, sans d’autre but que de rendre justice à la beauté ineffable de cette partition, dont la puissance impérieuse fait pressentir les grandes cathédrales sonores brucknériennes. Aussi, après une telle apothéose, n’a-t-on envie de dire qu’une seule chose : « Vivement la saison prochaine ! »

José Voss
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