La Voix humaine par Cocteau, Poulenc, Almodovar… et de grandes actrices et cantatrices

Rupture à une voix

d'Lëtzebuerger Land du 23.04.2021

Allô, allô… il arrive que le téléphone nous laisse en plan. Jadis ou naguère, c’était souvent le cas, il n’était pas automatique et il fallait passer par une opératrice (rappelons-nous Fernand Raynaud et son sketch Le 22 à Asnières), il y avait des coupures, des fois on était plusieurs sur la ligne. Tout cela rendait une rupture bien compliquée, moins simple, plus émotionnelle, et la communication ne tolérait guère la lâcheté, facile et répandue sur internet et les réseaux sociaux. Tu es loin, très loin…, geint la femme dans le monologue de La Voix humaine, de Jean Cocteau ; elle est là, assise avec son chien et les valises de l’homme qui l’a quittée, n’arrêtant pas d’appeler son ex toujours « mon chéri ». Le téléphone, on n’en était pas encore au portable, « ce fil, c’est le dernier qui me rattache encore à nous ».

Le monologue a été créé en 1930 par Berthe Bovy à la Comédie-Française. Il en existe toutes sortes de réalisations, pour les extrêmes, ça va de la plus réduite, avec Simone Signoret l’enregistrant pour un 33 tours, allongée sur son lit – c’était la condition pour le faire, dans son appartement de la place Dauphine –, au film de Pedro Almodovar, ces semaines-ci à voir à l’Utopia. Il en a quand même raccourci le texte pour aboutir à un court-métrage de fiction d’une demi-heure, pas plus. Néanmoins, quelque chose de passionnant, pas seulement pour les amateurs du cinéaste espagnol que le monologue hante depuis son tout premier film, depuis plus de trente ans ; en plus, l’expérience de le faire en anglais, avec la magistrale Écossaise Tilda Swinton.

Les temps ont changé, l’attitude des femmes radicalement, et l’on voit au début du film l’amante délaissée entrer dans un magasin de bricolage et acheter une hache. De quoi s’attendre au pire, ce ne sera toutefois que le costume de son homme, soigneusement déplié, qu’elle va maltraiter, taillader. Tilda Swinton est à la fois la femme abandonnée, nouvelle Ariane, et l’actrice jouant le rôle ; comme l’appartement est visiblement construit dans un studio de cinéma. Et elle passe par tous les sentiments, jouant de toutes les gammes (de son être, de sa voix) quand elle parle et répond à celui qui est au bout du fil et dont nous ne pouvons que deviner les paroles. À la fin, pas question de suicide, quand dans l’après-MeToo, elle dira simplement au chien : « Je suis ton maître maintenant ».

À côté du théâtre et du cinéma, une première fois à l’écran avec Roberto Rossellini et Anna Magnani, en 1948, il y a la tragédie lyrique de Francis Poulenc, qui, elle, date de 1958. Au mois de mars dernier, avec l’Orchestre philharmonique du Luxembourg, sous la direction de Jérémie Rhorer, on l’a eue au Kirchberg, avec comme à son habitude une époustouflante Patricia Petibon. Une autre manière de donner une femme jeune (Poulenc y insistait) d’aujourd’hui, vive, pétulante, explosive dans les temps libres laissés par le compositeur. Mais Petibon sait aussi bien exprimer la mélancolie, la blessure de l’abandon, de la solitude.

Un acte, une chambre ou un simple canapé, un personnage, c’est tout. Ailleurs, quand le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski s’y met, ça change du tout au tout. Voilà qu’il (ap)paraît un homme sur la scène, c’était au Palais Garnier en 2015, et Warlikowski a fait de la femme blessée et suicidaire une meurtrière. D’ailleurs, cela n’étonne pas, tellement Barbara Hannigan était impressionnante de présence, majestueuse, où trouver plus d’intensité dramatique que chez la soprano canadienne. Dans le chant, dans le jeu, et il y a plus encore chez elle.

En effet, allez voir et écouter en ligne, les noms suffisent à trouver, c’était en janvier dernier pour Radio France et son orchestre philharmonique, « Elle », Jean Cocteau n’a pas donné de nom à la femme, elle donc, tout simplement, chante et dirige. Une femme désespérée comme cheffe d’orchestre, on la voit de dos, face aux musiciens, et sur un grand écran, sur la vidéo de Denis Guéguin, c’est plutôt la cantatrice, l’actrice qu’on suit, même si les mouvements de ces deux-là épousent ceux de la cheffe, à moins que ce ne soit le contraire. Un dédoublement on ne peut plus surprenant, terriblement prenant, elle-même ensemble prise dans le fantasme de la femme et en possession des ressources pour la distance indispensable à la direction. La vidéo est une projection en direct et film pré-enregistré, Denis Guéguin avait déjà réalisé les images projetées dans la mise en scène de Warlikowski. Il y a là beaucoup de virtuosité, autre chose prime, de plus vrai, de plus authentique et de plus profond, le tempérament, la personnalité de Barbara Hannigan.

Lucien Kayser
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