Bande dessinée

On dirait le Sud

d'Lëtzebuerger Land vom 04.06.2021

Sorti initialement en 1995, traduit en français en 2001, Stuck Rubber Baby de Howard Cruse ressort aujourd’hui en VF. Ce roman graphique de 248 pages en noir et blanc, aux allures de comic undergrund, plonge le lecteur dans le sud des États-Unis des années soixante quand les racistes et les homophobes étaient on ne peut plus fiers de leurs idéologies nauséabondes.

Lauréat du Prix Eisner du meilleur album et Prix Harvey du meilleur album original lors de sa publication aux États-Unis, puis du Prix de la Critique du Festival d’Angoulême en 2002 après sa publication en France par Vertige Graphic sous le titre Un monde de différence, Stuck Rubber Baby était un peu resté sous les radars, boudé de manière incompréhensible par le public. Il fallait donc du courage pour le republier, d’abord aux États-Unis, par First Second Books, puis en France, par Casterman qui a décidé cette fois-ci de garder son titre original. Dans une Amérique qui vient de vivre l’ère Trump, dépoussiérer l’œuvre majeure de Howard Cruse peut être considérée une mission de salut public. Et dans une Europe aux tendances toujours plus populistes et extrêmes, une petite piqure de rappel ne peut pas faire de mal non plus.

Cruse pose son récit dans un univers qu’il connaît bien, celui d’une petite bourgade du sud des États-Unis en plein milieu des années soixante. Une petite ville où la « bonne société » manifestait ouvertement contre les « mélangeurs », contre les écoles « biraciales ». Elle voulait, au contraire que sa ville, « reste blanche », sans « nègres » ou seulement avec des noirs soumis et obéissants acceptant toutes les tâches ingrates contre une bouchée de pain. Une ville où les gays, les lesbiennes et les travestis étaient arrêtés, fichés, licenciés, molestés… Une de ces villes où on pouvait passer à tabac, lyncher puis jeter dans la rivière un jeune garçon de 14 ans, noir, pour la simple raison qu’il « avait fait une remarque irrévérencieuse à une femme blanche ».

Si Cruse est originaire de Springville, dans l’État d’Alabama, il situe son histoire à Clayfield, une ville certes imaginaire, mais on ne peut plus traditionaliste, où de jeunes désœuvrés se baladent avec le drapeau confédéré et des lâches encapuchés torturent puis tuent des noirs au hasard pour réussir leur « épreuve d’entrée au Klan », bien conscients que la police du commissaire Chopper n’ira jamais leur chercher des noises.

C’est là que vit Toland Polk. Il est blanc, issu d’une famille de classe moyenne basse et pas particulièrement intéressé par l’école. La seule chose qui le différencie de la plupart des autres blancs de son âge, c’est qu’il a perdu ses parents à l’adolescence dans un tragique accident de la route. Enfin, pas tout à fait la seule chose. Bien que habitué à avoir des employés de maison noirs et ayant appris que « les cerveaux des blancs sont plus développés », Toland a aussi entendu son père lui dire « ne fais jamais l’erreur de manquer de respect aux gens de couleur (…) Quand on les traite bien, ils sont meilleurs que bien des blancs. (…) Et surtout, ne les traite jamais de ‘nègre’ ». Une éducation « raciste ma non troppo », qui a permis à Toland d’embrasser la cause du mouvement pour les droits civiques, quand Ginger, la jolie brune chanteuse de folk qu’il convoite l’a poussé dans cette direction.

C’est ça que raconte Howard Cruse. La situation des quelques blancs du sud des États-Unis qui se sont placé du bon côté de l’histoire, malgré les quolibets, les menaces, les agressions. Des « traîtres », des « nègres blancs » selon leurs ennemis aveuglés par une haine irrationnelle. À ce récit déjà fort et intense en soi, s’ajoute la pulsion homosexuelle longtemps refoulée de son personnage principal. Du coup, mouvement des droits civiques et mouvement pour la liberté d’aimer la personne de son choix se retrouvent ici mélangés, entrecroisés. Après tout, si les luttes ont souvent étés séparés dans l’histoire, on sait aujourd’hui que la liberté des uns va de pair avec celles des autres.

Bien que le livre ne soit pas autobiographique, le récit s’inspire beaucoup de faits réels et de l’expérience personnelle de Cruse – disparu en 2019 quelques mois avant la réédition de son chef d’œuvre –, aussi bien sur la prise de conscience antiraciste de Toland qu’à propos de ses préférences sexuelles. D’où une grande justesse dans le propos et les sentiments. Avec ses 22 personnages, ses sauts temporels et ses pages denses, pleines de texte et de détails, Stuck Rubber Baby demande une véritable implication de la part du lecteur. Il réclame de la concentration, de la résilience, de la prise de conscience. Même en 2021 ! Car si la situation n’est pas comparable à celle des années soixante, l’émergence du mouvement Black Lives Matters rappelle, comme l’écrit dans la préface Jean-Paul Jennequin, le traducteur français de l’album, que « la route vers une véritable acceptation de toutes les différences semble encore longue ».

Stuck Rubber Baby, de Howard Cruse. Casterman

Pablo Chimienti
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