Constatant une nette augmentation des refus d’asile pour les Afghans au Luxembourg, plusieurs associations s’alarment. Rencontre avec cinq femmes qui vivent dans l’incertitude et l’angoisse d’un renvoi

Insoutenable attente

d'Lëtzebuerger Land du 11.06.2021

61 pour cent « Entre la mort et la souffrance, nous avons choisi la souffrance, mais je ne pensais pas qu’on souffrirait autant ». Les mots qu’Anna* assène la voix tremblante résument l’état d’esprit de nombreux Afghans et Afghanes réfugiés au Luxembourg qui se sont vus refuser le droit d’asile et la protection internationale. En ce mercredi matin, cinq femmes ont répondu à notre invitation pour témoigner de leur vie quotidienne au Luxembourg. Elles vivent avec leur famille dans des foyers disséminés dans le pays et sont en attente (parfois depuis plus d’un an) d’un jugement du Tribunal administratif après avoir introduit un recours face au refus d’asile. (Anna, arrivée en août 2019, n’a pas encore reçu de réponse du ministère de l’Immigration quant à son statut.)

Alors que jusqu’en 2019, quasiment tous les Afghans – à l’instar des Syriens – bénéficiaient de la protection internationale, l’année dernière, 61 pour cent d’entre eux ont essuyé un refus (c’est-à-dire 71 personnes, 45 ont pu être reconnues comme réfugiés). En janvier 2018, la Cour administrative de Luxembourg avait d’ailleurs reconnu « une violence aveugle eu égard à la situation de conflit armé interne sévissant actuellement en Afghanistan ». En 2021, la même autorité revient sur ses positions et affirme que « si la situation en Afghanistan n’est point encore stabilisée et que de nombreux attentats ont été commis lors des dernières années, entraînant de nombreux morts et blessés, la situation n’est pas telle que le seul fait d’être originaire d’Afghanistan et plus particulièrement, de la ville de Kaboul, [...] n’est pas suffisant pour qu’une protection subsidiaire soit automatiquement octroyée à un citoyen de ce pays et de cette ville ». Des déclarations qui suscitent de grandes inquiétudes pour les Afghans en attente de réponse et les associations qui les encadrent. « L’Afghanistan n’est pas un pays sûr, en particulier pour la minorité des Hazaras (qui sont chiites, ndlr) qui est menacée autant par les Talibans que par l’État islamique », martèle Ambre Schulz, chargée de projets à l’asbl Passerell qui offre une assistance juridique aux demandeurs d’asile.

C’est ce que confirme Hadi auprès du Land. Arrivé au Luxembourg seul à l’âge de quatorze ans en 2011, il a mis quatre ans et demi à obtenir le statut de bénéficiaire de protection internationale. Depuis, il est devenu Luxembourgeois et travaille comme installateur en chauffage et sanitaire. Il est récemment retourné en Afghanistan pour assister aux funérailles de sa mère et témoigne de la peur incessante sur les routes : « Dès qu’on sort de Kaboul, l’État n’exerce aucun contrôle sur ce qui se passe et on est en danger. On ne sait jamais si les check points sont ceux des Talibans ou de la police. Ils nous arrêtent et nous font nous déshabiller pour voir si on a des traces du port d’une arme sur l’épaule ou à la cheville. » Comme Ali, arrivé au Luxembourg en 2017 et bénéficiant d’une protection subsidiaire, il fait le compte des attentats qui ont lieu en Afghanistan : « Il se passe un véritable génocide contre les Hazaras, mais personne ne s’en émeut. Les morts se comptent pourtant par centaines depuis quelques années », énoncent-ils. L’annonce de l’attentat survenu il y a à peine un mois, le 8 mai, visant une école pour filles fréquentée principalement par la minorité hazara et causant plus de 85 morts et 150 blessés, renforce leurs dires.

Trop tard Contrairement à Hani et Ali, les femmes que nous avons rencontrées sont arrivées en 2019, « trop tard » pour bénéficier du quasi automatisme de la protection. Ainsi Tahera vit depuis trois ans avec son mari et sa fille de huit ans dans un foyer à Wahl. « Nous vivons à trois dans la même chambre. C’est petit pour y rester si longtemps. C’est difficile pour notre fille qui ne peut pas inviter des camardes de l’école. Elle nous demande tout le temps quand est-ce qu’on pourra vivre dans un appartement comme les autres et je suis obligée de lui répondre ‘plus tard, je ne sais pas’ », relate cette architecte de 31 ans. Elle est née en Iran, où vivent beaucoup d’Hazaras, généralement dans de très mauvaises conditions, et est retournée à Kaboul avec ses parents quand elle avait quinze ans. « On nous a dit que la guerre était finie, que le pays était sûr. Mais la situation s’est dégradée et notre sécurité n’était plus assurée. En Iran, on était maltraités en tant qu’Afghans et en Afghanistan, on est menacés en tant que chiites... » Après deux ans au Luxembourg, la famille reçoit un avis négatif : « Ça a été un choc. Je croyais vraiment qu’on allait enfin pouvoir imaginer un avenir. » Elle attend depuis un an la réponse du Tribunal administratif à la suite de son recours. « On est la seule famille qui reste depuis si longtemps au foyer, les autres ont eu leur statut et d’autres sont arrivées, dont certaines sont reparties ». Tahera se sent découragée face à l’absence de réponse et l’impossibilité de travailler. Ses journées se ressemblent inlassablement entre conduire sa fille à l’école, prendre le bus pour aller à Luxembourg-ville suivre des cours de français et repartir dans l’autre sens : « Deux heures de trajet à chaque fois, si on ne manque pas le bus ». En parlant de sa fille, ses yeux se mouillent : « Je voudrais travailler pour lui assurer un avenir et avoir un endroit pour vivre. »

Sakineh, 33 ans, est installée depuis septembre 2019 dans le foyer du Mullenbach avec ses deux filles. Elles vivent dans une chambre et partagent la cuisine, la salle de bain et les toilettes avec une dizaine de personne. Son mari est resté en Iran. Elle a reçu un avis de refus en mars dernier et a fait appel de cette décision. « Mon avocat dit qu’il faudra un an au moins pour avoir une réponse, et encore si après l’État ne fait pas appel en cas de décision positive. » Elle décrit sa journée type : « C’est du stress. J’ai tout le temps peur qu’on nous oblige à quitter Luxembourg et j’ai un peu peur quand je suis seule au foyer. » Celle qui était couturière dans son pays suit des cours de français, mais regrette de ne pas pouvoir travailler et « rencontrer des gens normaux, pas que des réfugiés ». Elle exprime surtout des sentiments de tristesse face aux larmes et aux questions de sa fille aînée qui ne comprend pas que son père soit absent.

« It’s not living, it’s surviving » Anna, 27 ans, parle vite, dans un très bon anglais (qu’elle a appris seule, en regardant des films). Elle a du mal à contenir sa colère d’abord, ses larmes ensuite. Elle vit avec sa mère, son frère et sa sœur dans un foyer à Soleuvre (elle dit « camp »). Comme Hania (38 ans) et Marie (28 ans), elle suit des cours au Service de la formation des adultes. Et comme ses deux compatriotes, la vie en foyer lui pèse : « Il y a tout le temps du bruit, des enfants qui crient, des gens qui s’engueulent. C’est très difficile de se concentrer pour travailler pour l’école. » D’ailleurs Marie fait remarquer : « Je n’aime pas quand ce sont les vacances parce qu’on ne peut pas sortir pour aller à l’école, c’est le seul moment hors de notre chambre. » Elle vit avec son mari et ses deux filles à Diekirch dans une chambre de 24 mètres carré (« quand j’ai demandé d’avoir un espace plus grand, on m’a dit que la norme c’était six mètres carré par personne »). La promiscuité, non seulement dans la famille – les enfants font leurs devoir par terre –, mais surtout avec les autres est extrêmement pesante : « Il y a deux toilettes et deux salles de bain pour six familles et une seule cuisine pour tout le foyer : c’est une autre source de stress. Toujours attendre, toujours devoir expliquer aux enfants qu’ils ne peuvent pas vivre comme les autres enfants de l’école... »

À 38 ans, Hania est restée seule à Mersch pendant un an et demi avant que son mari et ses trois enfants ne la rejoignent il y a sept mois. « Lors de nos retrouvailles, mon fils espérait que je lui fasse le gâteau qu’il aime, mais nous ne pouvons pas cuisiner, la nourriture est livrée et ce n’est pas bon du tout ». Elle souffre d’ailleurs de problèmes digestifs qui l’ont obligée à se rendre aux urgences. « Après, l’assistante sociale m’a dit que je ne devais plus aller chez le médecin car il y a trop de dépenses de santé pour les réfugiés. » Toutes regrettent cette situation où elles ne peuvent pas travailler et se sentent piégées. « On est peut-être en sécurité ici, mais ce n’est pas une vie. J’ai perdu toute joie parce que je n’arrive pas à imaginer mon futur », craque Anna. « On dort mal, on est stressées par l’attente et l’angoisse de se faire renvoyer, on ne peut rien faire d’autre qu’attendre. Il y a beaucoup de dépressions et de maladies… Il faut être fort pour tolérer cela. D’autres n’y arriveraient pas. » La voix de Marie se brise : « Depuis qu’on est ici, on aurait pu travailler, s’intégrer, devenir plus autonome, mais on nous barre l’accès au travail et on perd notre temps. Comment donner un avenir à nos enfants dans ces conditions ? » Elles s’excusent pour leurs larmes : « Mes émotions sont incontrôlables, ça me ronge de l’intérieur », dit Anna. « Devant les enfants, je dois me montrer forte, je ne peux pas pleurer, ici j’ai pu me lâcher », concède Marie.

Cette semaine, un des Afghans suivi par Passerell a reçu une convocation pour « organisation de retour ». Une procédure classique pour proposer un retour volontaire, mais un stress psychologique incommensurable pour cette personne. Tahera, Sakineh, Hania, Marie et Anna ne seront sans doute pas obligées de quitter le Luxembourg – « Je n’ai renvoyé aucun Afghan dans son pays depuis 2015 », a assuré Jean Asselborn sur les ondes de RTL la semaine dernière. Certes, le ministre des Affaires étrangères et de l’Immigration assure donner un titre de séjour aux personnes qui travaillent, mais les employeurs qui assument les démarches lourdes et longues pour embaucher une personne sans statut sont (très) rares. Entre ne pas être expulsé et être protégé, il y a un monde. Celui qui permet de travailler, de s’intégrer et d’envisager une vie future au Luxembourg.

* Certains prénoms ont été modifiés à la demande
des personnes interviewées

France Clarinval
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