Les Francs-maçons s’exposent aux profanes et à leur justice pour réclamer un patrimoine qu’ils estiment s’être fait voler par un ancien « frère » et ses fils

Règlement de comptes à la Grande Loge

d'Lëtzebuerger Land vom 11.06.2021

Suprême NTM Mardi, mercredi, jeudi sur la cité judiciaire, une poignée de hauts dignitaires de la franc-maçonnerie luxembourgeoise sortent de l’ombre dans laquelle ils se complaisent usuellement et bravent la lumière médiatique. Six audiences ont été programmées pour une affaire de vol, d’abus de confiance et/ou d’escroquerie dans cette « fraternité initiatique » visant « le perfectionnement moral de ses membres », selon la présentation du grand-maître Jean Schiltz sur le site de la Grande Loge. Il s’assoit cette semaine sur le banc en bois au fond de la salle et observe avec « ses frères » aux âges plutôt avancés le déroulement de l’audience, parfois en commentant comme au café. « La franc-maçonnerie est discrète par nature », disait le grand-maître précédent Victor Gillen au Land en 1998, un an avant d’intégrer le Conseil d’État (qu’il présidera entre 2012 et 2014). Le voilà deux décennies plus tard, à 75 ans, à témoigner devant le tribunal correctionnel (et la presse) contre un ancien de ses frères de la loge, Jean Schleich, 80 ans.

La Grande Loge du Luxembourg et le « Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté pour le Grand-Duché de Luxembourg » (Sucol) ont déposé plainte en 2012 contre Jean Schleich. Les locataires de la maison des Merciers (au 5 rue de la Loge) accusent cette ancienne éminence maçonnique de s’être accaparé les parts de la Sacec, une société portant des intérêts de deux obédiences maçonniques, un portefeuille immobilier estimé entre six et douze millions d’euros au cours du procès, avec notamment des propriétés à Merl (rue Charles Martel) ou dans le centre (rue de la Loge et du Saint-Esprit, ainsi que des places de parking). Les deux fils de Jean Schleich, absent cette semaine pour cause de maladie, sont également accusés. « Cette loge est un enfer », affirme le cadet à la barre. Le quarantenaire revient sur cette affaire qui pollue la famille, «eng Sauerei », depuis une décennie, mais il espère avoir l’occasion de solder les comptes une fois pour toutes. Son récit interviendra en deuxième semaine. Quelle est celui retenu par la chambre du conseil de la Cour d’appel, laquelle a permis le renvoi de l’affaire devant le tribunal après avoir failli échapper à l’attention publique ?

Fondation à Vaduz En 1916, la Sacec devait financer l’érection d’un crématoire, technique funéraire alors bannie au Luxembourg, puis l’exploiter. C’était d’ailleurs l’appellation de l’entreprise jusqu’à ce que l’État légifère en faveur de la crémation et ouvre un crématoire dans les années 1990. La Société anonyme pour la construction et l’exploitation d’un crématoire dans le Grand-Duché de Luxembourg avait été fondée par le chef de gare philanthrope Joseph Junck et un aïeul Schleich, Léon. Elle avait par ailleurs été soutenue par Arthur Daubenfeld, militant de la méthode d’incinération avec l’association Flamma. L’hectare de terrain à Hollerich qu’il a apporté à la Sacec devait servir de lieu d’implantation au crématoire. À sa création, le capital de la Sacec était représenté par 400 actions au porteur. Dans l’entre-deux-guerres, 800 nouvelles parts avaient été émises. La société a ensuite été dissoute par les Allemands pendant l’occupation. À sa réactivation à la libération, des actions au porteur (c’est-à-dire non nominatives) avaient été perdues. Une assemblée générale en 1990 devait permettre un échange d’actions, une conversion des anciennes d’une valeur de cent francs en des nouvelles, dénuées de valeur nominales (mais possiblement nominatives). À cet instant, 747 actions n’avaient pu être échangées et leurs propriétaires demeuraient inconnus. « Le conseil d’administration de la Sacec décida de transférer ces actions, sans titulaires connus, dans une fondation au Liechtenstein, dénommée Junck Stiftung, dont les deux associations maçonniques étaient les bénéficiaires », écrit la Chambre du conseil de la cour d’appel en 2013. Pour qu’une entité soit reconnaissable en tant qu’actionnaire, explique l’un des très nombreux « frères » appelés à témoigner.

Jean Schleich, Franz Adam et Prosper Schroeder avaient été désignés membre du Aufsichtsrat de la fondation. Selon les statuts, le patrimoine de la fondation est à remettre aux asbl en cas de dissolution, lit-on dans les documents judiciaires. Ce but figure aussi dans un courrier évoqué à l’audience mercredi (et annexé au dossier répressif). Il a été signé en 2000 par le membre de la Grande Loge et commissaire aux comptes de la Sacec, Gerd Klestadt. On y lit également : « Les buts de la Junck Stiftung sont l’aide humanitaire et charitable, l’éducation (…), l’assistance caritative et sociale, l’aide pour la recherche. (…) Nos santés à la fin de nos agapes ‘à tous les hommes qui sont nos frères’ n’aident pas grand-chose. (…) J’arrive à la triste conclusion que nous ne toucherons jamais aux buts de la fondation », écrit Gerd Klestadt avant d’informer le président de Sacec « qu’il est souhaitable » de dissoudre la fondation et d’octroyer aux deux obédiences cinquante pour cent des actions chacune. 

Lors de l’audience mercredi, ce survivant de l’holocauste (qui relate avoir quitté la Grande Loge à la suite de remarques antisémites), explique que les parts de Sacec apportées à la fondation appartiennent à Jean Schleich. Celui-ci en aurait hérité de sa famille, son père Cecil, voire son grand-père Léon, d’autres éminences de la Grande Loge. C’est ce qui a également toujours été raconté aux fils de Jean qui ont pris deux semaines de congé pour le procès. L’histoire familiale a toujours été jugée « crédible », racontent les accusés. Or dans son courrier de mars 2000, Gerd Klestadt écrit avoir créé la fondation à Vaduz en 1989 « pour assurer un cadre pour approximativement 70 pour cent des actions de Sacec ». La propriété des actions est le cœur du problème dans cette intrigue judiciaire sur fond d’intérêts maçonniques. En 2011, après la disparition d’un des deux autres membres du conseil de surveillance de la fondation et la démission de l’autre, Jean Schleich a fait nommer ses deux fils à l’Aufsichtsrat. Les Schleich entreprennent un changement des statuts et de bénéficiaire de la fondation. En mars 2011, témoigne Victor Gillen, Jean Schleich a essayé de placer son ainé au conseil d’administration de Sacec. Refus du responsable de la loge. Ne sont administrateurs que les frères. Les enfants Schleich sont profanes (des Muggles dans le lexique de J.K. Rowling). En septembre 2011, Jean Schleich opère un Putsch contre Victor Gillen pour le révoquer de la présidence du CA de Sacec et virer les autres « frères » au profit de sa famille biologique. Jean Schleich fait alors pour la première fois état de sa qualité d’actionnaire majoritaire avec 629 actions. Ses camarades lui rétorquent qu’il ne peut en posséder que 117. Sur quelle base ? Mystère. « Nous sommes une association à tradition orale », témoigne un franc-mac’ à la barre. Lors de la première audience, le juge interroge le policier chargé de l’enquête. « Est-ce que des documents prouvent que les Schleich sont propriétaires des titres (aujourd’hui sous séquestre d’un administrateur provisoire) ? - Non. - Peut-on affirmer que les actions peuvent ne pas appartenir à Jean Schleich ? - Non », répond encore l’enquêteur. Seules certitudes, la Grande Loge et Sucol détiennent 120 actions chacune (on ignore néanmoins comment elles en ont hérités). La famille Schleich détient au-moins une bonne centaine de titres. Voilà ce qui ressort de l’enquête et ce sur quoi la Chambre du conseil de la Cour d’appel s’est basée. Les autres titres se sont historiquement diffusés dans la nature entre la fondation Pescatore, la Croix Rouge ou d’autres grandes familles locales. Les porteurs, essentiellement des membres de la fraternité, jouaient le rôle de fiduciaire pour les loges où celles-ci n’avaient pas de personnalité juridique, explique François Prum avocat associé à André Lutgen pour les représenter devant la justice. Jean Schleich jouait aussi ce rôle de fiduciaire à leurs yeux. « Nous avions une confiance totale en Jean Schleich », témoigne un autre frère, ancien administrateur de Sacec. Jusqu’au clash en 2011. Dans le dossier judiciaire, Jean Schleich affirme posséder 868 actions de Sacec dont il aurait apporté 691 à la Junck Stiftung. Les 213 titres saisis en avril 2012 chez son fils ainé (qui avaient été détenus par la nomenklatura du barreau, de la politique ou de l’Arbed selon une liste de présence datant de 1976) feraient partie des 868 actions revendiquées. Les Schleich se disent innocents (et sont présumés comme tels). Ils expliquent la reprise en main des actions pour mener à bien les buts charitables visés initialement. Leur avocate Véronique Hoffeld plaidera l’acquittement. 

Accord avorté Les avocats des loges s’estiment en position de force. Une convention transactionnelle évoquée à l’audience mardi devait sceller une entente entre les consorts Schleich et les associations maçonniques. Elle prévoyait que 117 actions détenues par Jean Schleich seraient transférées aux loges pour 850 000 euros (valorisant Sacec autour de neuf millions d’euros). 100 000 autres euros seraient versés à Jean Schleich pour solde de tout compte et le reliquat de 750 actions retournerait aux loges. L’action pénale aurait été éteinte. Mais le parquet, qui dans un premier temps (en 2012) n’avait pas vu de raison d’instruire, a cette fois refusé d’abandonner les poursuites. Ce qui vaut à toutes les parties de comparaître ces jours-ci à la cité judiciaire. 

« La société humaine a besoin de rites et de symboles pour exister », disait Victor Gillen au Land. La Grande Loge affiche ses symboles au-dessus de son siège en centre-ville. Le compas illustre l’impartialité et la sagesse. L’équerre, la rectitude. Le G, alternativement géométrie ou God selon les acceptions. L’œil de la providence, dans le logo affiché sur le site internet de la Grande Loge, rappelle dieu, l’architecte suprême, un symbole biblique duquel la Grande Loge luxembourgeoise s’est rapprochée après la Seconde Guerre mondiale. Elle constitue l’un des deux courants maçonniques au Luxembourg. La Grande Loge (environ 300 membres) appartient à la maçonnerie régulière et traditionnelle, les conservateurs en somme. Le Grand Orient, plus libéral, est l’autre courant. Le schisme s’est opéré dans les années 1950 sur la question notamment de la proximité avec la religion. Figurent parmi les plus glorieux maçons luxembourgeois Norbert Metz, père de la sidérurgie moderne, Jean-Antoine Zinnen, compositeur et auteur de l’hymne national ou encore Isaac Blummenstein, rabbin de Luxembourg. Pour les deux cent ans de la franc-maçonnerie au Grand-Duché, le 12 juin 1970, le franc-maçon André Muller expliquait que la Grande Loge rassemblait essentiellement des bourgeois, souvent des professions libérales (avocats, professeurs, ingénieurs), mais aussi des fonctionnaires européens ou luxembourgeois, ainsi que des commerçants. La consultation des archives de Sacec au mémorial en atteste. Le chapelet de frères qui se succèdent à la barre ces deux semaines aussi.

Pierre Sorlut
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