La mode et la mort ou comment en première année d’études, à force de plis, on transcende le deuil

Escapade chez les Trévires

d'Lëtzebuerger Land vom 18.06.2021

Le lieu ne paie pas de mine, celle-là est donnée par l’ancienne fonction de la fabrique, Tufa en allemand abrégé, et son apparence par l’escalier quasi extérieur qu’on connaît des habitations new-yorkaises. Et pourtant, l’endroit est essentiel dans la vie culturelle de la ville voisine de Trèves, une trentaine d’associations y ont leur siège, se réunissent et organisent des manifestations incluant musique, théâtre, arts plastiques. Très important aussi, l’autogestion, alors que le personnel, lui, est payé par la ville. Au bout, cela s’avère un Kultur- und Kommunikationszentrum des plus actifs. Avec en ce moment, du moins cette fin de semaine encore, un souffle de mélancolie, pour ne pas aller jusqu’à parler de tristesse, de deuil, avec l’exposition La Mode et la mort : Faltenspiel.

Elles et ils sont une bonne quinzaine, en première année de mode et de design à la Hochschule Trier, classe de Madame Elvira Kempf, et leur travail a consisté à concevoir des vêtements, des habits dans la tradition qui veut qu’on mette du noir, « für die Trauerzeit begrub man sich im wahrsten Sinne des Wortes unter den Gewändern ». La couleur est restée la même, mais quand dans une école d’art on se saisit du sujet, il est normal que d’autres facteurs que la douleur ou la bienséance interviennent, pas question de faire fi de l’élégance, du raffinement. D’autant moins qu’une autre tradition, japonaise celle-là, est venue se greffer sur la tâche ou le défi des étudiant(e)s, celle tout aussi ancienne de l’origami, avec les exemples de technique du pliage de couturiers contemporains.

Ainsi, de manière très simple, mais dans une belle harmonie, avec des touches de légèreté là où intervient le tulle, alors qu’à côté l’élégance est plus rigoureuse, les vêtements sont suspendus comme pour former un espace plus intime. Par terre, quelques piles d’exemplaires du Volksfreund, la curiosité a poussé à en extraire l’un ou l’autre, et le hasard a voulu au-delà des avis mortuaires révéler une vieille affaire, datant des années cinquante, l’écrivain Arno Schmidt accusé de « Gotteslästerung und Pornografie » :  Sie lief, schlenkrig verfolgt von ihren Kleidern, grillenschlank, meine braune Zikade. Kam in Gottesanbeterin-Stellung auf mich zu, legte mir die scharfen Vorderbeine über die Schultern und versuchte lang, mich zu verzehren. Quel merveilleux contrepoint !

On se mit à regretter qu’il n’y eût pas d’accompagnement musical dans la salle, le lied ou l’andante du quatuor de Schubert auraient fait l’affaire, peut-être aussi les derniers lieder de Strauss, ou du Mahler. Les possibilités ne manquaient pas, il restait au visiteur de choisir au fond de sa mémoire, de faire surgir la puissante et exquise voix de Jessye Norman par exemple, « sollst sanft in meinen Armen schlafen ».

Le nom de Mahler peut servir de lien, un peu plus tard dans l’escapade outre-Moselle, il ne se serait toutefois plus agi des Kindertotenlieder. A chaque fois, à Oberbillig, en haut de la colline avec son coup d’œil sur la frontière, c’est l’image du pavillon qui s’impose, mais là il n’est pas fait de « grünem und weissem Porzellan », le verre domine, et son apparence fait honneur au nom que porte la galerie : Contemporaneum. Comme le font toujours les expositions, en ce mois de juin, celle de l’artiste Ilse Aberer en particulier.

Il serait trop réducteur de la mettre une fois pour toutes du côté de l’art concret, plus fructueux déjà de rappeler à son sujet l’opposition pascalienne des esprits de géométrie et de finesse, par la tension qui s’installe alors, excitant, animant notre perception. Mais face à une certaine sévérité, il n’y a pas que la délicatesse. Les œuvres d’Ilse Aberer, c’est un autre esprit qui y envoûte, celui du jeu, l’art est éminemment ludique. Un aspect qui est fait d’ailleurs aussi pour empêcher qu’on réduise telle musique (contemporaine) à une sécheresse mathématicienne, non, il est un plaisir à en tirer, d’autant plus grand qu’il ne nous est pas donné d’avance ; à nous de le déceler, dans un exercice, dans une activité qui tiennent quand même de l’agrément. Dans les articulations même, et alors remonte l’une des premières œuvres de Pierre Boulez, Notations, de 1945, il avait vingt ans, qui résonneront autrement dans l’orchestration une quarantaine d’années plus tard.

Lucien Kayser
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