Concours d'architectes

Combien de protectionnisme ?

d'Lëtzebuerger Land du 26.06.2003

Ce jour-là, dans la très luxueuse salle de réception d'Arcelor, avenue de la Liberté, le murmure devint un râle, qui se fit de plus en plus fort. Nous sommes le 6 mai, Dominique Perrault vient de donner une conférence sur son langage architectural, les matériaux qu'il utilise, ses recherches formelles et ses projets en cours - notamment la Cour européenne de Justice au Kirchberg. Après la conférence, dans les couloirs et dans la salle de réception, les architectes accourus en nombre écouter la star française ne parlaient plus que de ça: à Esch-sur-Alzette, pour le concours d'urbanisation et d'aménagement d'une surface de 30 hectares au lieu-dit Nonnewisen, le jury n'aurait retenu aucun bureau luxembourgeois sur 46 dossiers éligibles en tout et six candidatures qui entrent dans la deuxième phase du concours d'architecture. 

Le jury aurait été extrêmement restrictif, écartant beaucoup de bureaux luxembourgeois avec l'argument qu'ils leur manquaient les références ou l'expérience pour un projet de cette taille - un millier d'habitations, une école pour 600 élèves, des commerces, quarante pour cent de la surface à transformer en parcs... bref, un des projets d'urbanisme les plus importants dernièrement adjugés en bloc au grand-duché. «C'est un cercle vicieux, s'offusque une jeune architecte qui préfère rester anonyme. Comment veulent-ils qu'on acquière des références si on n'a jamais la moindre chance dans les concours - faute justement de références...» 

Lydia Mutsch, députée-maire socialiste d'Esch-sur-Alzette, réagit: «Il nous était extrêmement important d'opter pour une nouvelle approche, une approche intégrative lors de ce concours. C'est pour cela que nous demandions que les projets englobent aussi bien l'urbanisme que l'organisation du trafic et surtout aussi l'aménagement d'espaces verts. Nous voulions donc que chaque architecte s'adjoigne d'un urbaniste de renommée internationale et surtout d'un paysagiste - et c'est ce dernier aspect qui a été négligé par beaucoup de projets que nous avons reçus.» Le projet d'aménagement doit être un des projets-phares pour la célébration de l'anniversaire de la ville en 2006, il semble évident qu'une majorité gauche-écolo veuille mettre l'accent sur les espaces verts, le parc qui sera intégré au lotissement s'appellera d'ailleurs Parc du centenaire. 

Selon la bourgmestre, aucun projet cent pour cent luxembourgeois n'a rempli les standards que la mairie demandait, mais deux des six projets retenus seraient des associations momentanées avec des bureaux locaux. Aujourd'hui même, le jury doit se voir au grand complet pour analyser de près les six projet retenus; les bureaux pourront alors plancher dessus et affiner leurs idées jusqu'à l'automne. La délibération finale est prévue en septembre.

Deuxième goutte qui a fait déborder le vase: quelques semaines après Esch, un autre jury vient de sélectionner les finalistes du concours d'architecture pour la transformation du disgracieux bâtiment Robert Schuman en Bibliothèque nationale: sur les 64 demandes de dossiers, 54 recevront une réponse négative ; sur les dix bureaux qui furent retenus pour participer au concours restreint, c'est-à-dire pour réaliser une maquette et tenter de décrocher le contrat - ou au moins une des trois premières places dotées de prix allant de 75000 à 150000 euros et qui seront valorisés par une publication -, un seul bureau est établi au Luxembourg. «Mais ce bureau, dont je ne veux pas encore vous dire le nom, est un bureau très jeune,» fait valoir Fernand Pesch, président du Fonds Kirchberg, administrateur général du ministère des Travaux publics et membre de ce jury. Et de justifier le choix: «bien sûr que nous avons une obligation vis-à-vis des architectes luxembourgeois. Mais nous voulons aussi que le projet que nous allons réaliser soit un bon projet...»

Dans le milieu des architectes, le ras-le-bol gronde. Depuis la directive européenne qui oblige depuis une dizaine d'années le pouvoir adjudicateur à publier les appels à candidatures des concours d'architectes de gros projets dans le Journal officiel européen, les architectes luxembourgeois se voient de plus en plus souvent écartés des concours. Et, a fortiori, des grands chantiers. Si la Cité judiciaire et le Musée d'art moderne furent encore attribués directement, selon le seul choix du ministre des Travaux publics ou du gouvernement, l'une aux frères Krier (d'origine luxembourgeoise) et l'autre à Ieoh Ming Pei (américain), cela ne serait plus possible depuis cette directive. Les architectes, en règle générale, ne sont pas contre les concours, bien au contraire. Ce qu'ils contestent, c'est que les jurys luxembourgeois, par vantardise ou par manque de culture architecturale ou d'assurance, écartent quasi systématiquement les bureaux établis au Grand-Duché.

L'Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils (OAI), l'organisation professionnelle de la corporation, a conscience du problème. «Nous trouvons cette évolution extrêmement inquiétante, estime son directeur administratif, Pierre Hurt. Entre 1993 et 2001, le chiffre d'affaires des bureaux étrangers a doublé au Luxembourg!» Une évolution d'autant plus paradoxale que selon les statistiques européennes que cite Pierre Hurt, seuls 0,68 pour cent des contrats d'architectes auraient en moyenne été attribués dans les quinze pays membres de l'Union européenne à des non-locaux. L'OAI a demandé une entrevue avec la ministre des Travaux publics, Erna Hennicot-Schoepges (PCS), pour chercher une solution avec elle. Son président Martin Lammar ne voulait pas prendre position dans la presse avant cette entrevue.

Le débat devient donc de plus en plus délicat, car il s'agirait de trouver un fragile équilibre entre un certain protectionnisme - garantir la survie, voire l'évolution des bureaux autochtones - et l'ouverture à la concurrence internationale. Or, c'est un fait, toutes les stars parmi les architectes ont d'abord pu se faire la main et se forger une renommée chez eux, en se voyant attribuer des projets audacieux, grâce au goût du risque des maîtres d'ouvrage. «Il ne faut pas se leurrer, il s'agit aussi d'une question économique!» estime Philippe Paul Schmit du bureau H.2S. Entre 3 000 et 3 500 personnes tentent de vivre de l'architecture au Luxembourg, chaque contrat attribué à un bureau non-établi ici exporte bien sûr aussi le travail et sa rémunération. Selon une estimation générale, un concours d'architecte équivaut à un investissement moyen de quelque 25 000 euros, somme qu'il est quasi impossible de récupérer. Les très grands bureaux emploient trois ou quatre personnes qui ne font que cela: remplir les dossiers, dessiner les plans, préparer les maquettes. Pour un petit bureau qui commence, un tel concours implique souvent la concentration de toute la main d'oeuvre sur la seule préparation de ce concours. 

Face au nombre croissant de demandes de participation à de tels concours, les décisions des jurys sont souvent prises en quelques minutes seulement. Et encore, il ne s'agit ici que de concours restreints. En Allemagne, les concours ouverts par exemple, entraînent parfois plusieurs centaines de candidatures parmi lesquelles il faut alors sélectionner les rares finalistes ; le recours au tirage au sort est alors souvent vu comme une solution équitable. À Metz, 155 architectes avaient répondu à l'appel pour la construction de l'antenne décentralisée du Centre Pompidou, six ont été retenus fin mai pour fignoler leur projet. «À l'étranger, en règle générale, les jeunes bureaux ont au moins une chance d'être sélectionnés aux concours et peuvent ainsi construire leurs références, estime Diane Heirend. Ici, on nous condamne quasiment jusqu'à la fin de nos jours à transformer des maisons unifamiliales, parce que les jurys n'osent pas prendre de risques en donnant leur chance à des bureaux moins connus!»

C'est probablement une des raisons pour lesquelles le très dynamique Fonds Belval vient de lancer un concours d'idées d'architecture pour la construction d'un «Pavillon d'information de la Cité des Sciences, de la Recherche et de l'Innovation». Le concours est limité aux très jeunes architectes, 35 ans maximum. Mais c'est un cas unique. Ce qui manque, c'est une réglementation générale, une directive, qui fixe les grandes lignes selon lesquelles les concours d'architectures devraient tous être organisés, par exemple en fixant des quotas: autant d'architectes nationaux, autant d'internationaux, autant de bureaux très jeunes, pour lesquels la publication des maquettes constitue une aide importante, leur permettant surtout à construire leur notoriété, essentielle pour une profession libérale.

«Nous, en tant que Fondation de l'architecture, avons toujours dit que la concurrence internationale était bénéfique, explique Christian Bauer, car elle contribue à stimuler l'architecture d'ici. Mais aujourd'hui, par la brèche économique qui a été ouverte, notamment au Kirchberg, toute la scène européenne se presse sur le marché luxembourgeois.» Christian Bauer pourtant est un exemple idéal pour illustrer la compétitivité des bureaux nationaux: son projet pour le nouveau bâtiment du Musée national d'histoire et d'art a gagné un concours auquel participaient également de nombreux architectes internationaux. «Si ce projet est une réussite, c'est parce que le dialogue entre le maître d'ouvrage et l'architecte était très fructueux,» continue Christian Bauer. Et d'avouer que son audace dans la combinaison de l'ancien et du nouveau dans un quartier au patrimoine archi-protégé était aussi due en grande partie à la composition du jury. 

Car souvent, les membres du jury, bien qu'ils soient architectes de formation, sont quand même avant tout des représentants d'une administration, et donc d'un ministre. Dans le pire des cas, un concours peut servir d'alibi, car il est obligatoire, menant finalement comme par hasard au résultat voulu. Un professionnel réussissant toujours à identifier le style d'un architecte star, malgré l'anonymat des dossiers. Le phénomène est connu, aussi au Luxembourg: les hommes et femmes politiques restent trop souvent tentés par l'envie de voir déteindre l'aura ou la renommée internationale d'un grand créateur sur eux. François Mitterrand en fut probablement le meilleur exemple - bien qu'il prit bien plus de risques dans ses grands projets que ceux qui sont allé chercher I.M. Pei pour le musée alors même qu'il était déjà sur le déclin.

«Par la composition de son jury, un maître d'ouvrage signifie déjà clairement le genre d'architecture qu'il veut obtenir,» estime, pour sa part, Alain Linster (m3). Et il faut dire que les concours d'architectes, il connaît. Associé durant une dizaine d'années à Jean Flammang, il participait en moyenne à trois concours d'architecture par an, souvent en Allemagne aussi, puisque leur bureau avait une antenne à Münster. Au Luxembourg, les concours pour le Musée national, celui pour la Salle philharmonique (gagné par Christian de Portzamparc) ou, plus récemment, celui pour le nouveau bâtiment des Archives nationales à Esch-Belval (encore en cours) sont considérés comme exemplaires de part leur organisation et l'équilibre des différents groupes dans la composition du pool de finalistes.

«Or, il ne faut pas oublier qu'il y a aussi des architectes luxembourgeois qui participent à des concours internationaux à l'étranger,» lance Alain Linster. Dans le bulletin de l'OAI, il vient de commencer, au nom de la Fondation, une série sur ces architectes-là. Le numéro 56, qui vient de paraître, documente ainsi le projet de Bohdan Paczowski et Paul Fritsch pour la nouvelle gare Porta Susa à Turin, projet qui a remporté le troisième prix. Alain Linster est une des chevilles ouvrières de la Fondation de l'architecture, qui vient de fêter ses dix ans. 

Si Michel Petit, président durant de longues années de la Fondation, vient de claquer la porte après avoir encore organisé l'exposition L'architecture du XXe siècle au Luxembourg à la Banque de Luxembourg au Kirchberg (qui se base sur l'exposition viennoise d'il y a deux ans), cela accélère peut-être encore la mue de l'association sans but lucratif de promotion de l'architecture. Bohdan Paczowski va en devenir le nouveau président, de nouveaux statuts lui garantissant une plus grande autonomie suivent leur voie à travers les instances réglementaires; une convention avec le ministère de la Culture est en phase terminale de sa préparation et devrait pouvoir être signée en août. 

Dans le rapport annuel 2002 du ministère de la Culture, on lit même qu'un «comité interministériel et interprofessionnel pour une politique architecturale» se serait créé et même réuni une première fois en novembre. «Et là, nous touchons à la question de l'intérêt général de l'architecture: il s'agit de l'environnement construit qui nous entoure, ce serait bien qu'on en arrive enfin à en débattre publiquement,» se met à rêver Philippe Paul Schmit.

 

 

 

 

 

 

josée hansen
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