Architectures d'écoles

Vive l'école!

d'Lëtzebuerger Land vom 19.02.2004

L'enseignement de l'architecture commencerait par l'apprentissage de l'espace aux tout petits... On n'est pas loin de le penser et de partager cet espoir avec les architectes après avoir visité quelques réalisations récentes destinées au pré-scolaire et à l'école primaire. Car les professionnels de l'architecture vous le diront: leur art est difficile à faire comprendre à l'opinion publique. D'autant plus qu'aujourd'hui, les codes de l'architecture sont devenus obsolètes et que tout un chacun peut s'offrir de vivre selon son bon plaisir, vue la diversité de l'offre du catalogue des formes qui inonde le marché. On reprendra à ce sujet un «mot» caustique de l'architecte belge Lucien Kroll, connu par ailleurs pour son art du dialogue et de la participation: «est-ce que je peux assassiner ma tante Berthe parce qu'elle a mauvais goût ?». Toujours est-il que nos Mousquetaires auront beau tempêter tant et plus que cela ne changera rien à ce que eux considèrent la plupart du temps comme une véritable catastrophe, tout du moins dans le domaine de l'architecture domestique. Les mêmes vous répéteront aussi qu'en ce qui concerne l'architecture publique, la qualité de leur interlocuteur est essentielle, c'est-à-dire l'échange de vues avec le maître d'ouvrage. Ce que n'ont pas manqué de faire les trois que nous avons rencontrés, sachant qu'au-delà de la mission même de construire des écoles qui leur a été confiée, ils avaient aussi l'idée derrière la tête de défendre que l'éducation citoyenne à l'espace commence dès la maternelle. Si donc la demande, au niveau des programmes de l'Éducation nationale est homogène et sans surprise (nombre de mètres carrés et d'élèves par salle de classe, salle de sports, bibliothèque/ médiathèque, vestiaires, rangements, cuisine, etc.), les communes où Arlette Schneiders (la Ville de Luxembourg), Fränz Valentiny (Esch-sur-Alzette et Remerschen) et Witry [&] Witry (Rumelange) ont construit, se sont montrées ouvertes à leur travail d'insertion urbanistique, à l'écoute de leurs propositions qualitatives concernant le cadre de vie des enfants et au-delà, ce qui n'est pas un détail, au soin attaché à l'exécution de la mise en oeuvre et au choix des matériaux. Mais si tout le monde, du ministère en passant par les enseignants jusqu'aux familles, est convaincu que les matières comme les mathématiques, les sciences, les langues, voire le sport sont nécessaires au bon départ dans la vie de nos enfants, il n'en va pas de même quand il est question des arts plastiques, et dans cette catégorie encore moins de l'architecture, qui paraît bien négligeable  à la majorité. Cette indifférence ne peut qu'interroger les architectes, qui savent que s'il est une «matière» que nous vivons tous 24 heures sur 24, celle-ci s'appelle : l'espace. L'agence Witry [&] Witry a donc tenu compte, à Rumelange, du lieu et de sa mémoire. L'école maternelle de six classes et une salle de sports s'inscrit habillement, avec sa façade en enduit blanc côté rue et ses petites ouvertures, dans le prolongement d'une ancienne grange. Elle ouvre de l'autre côté, vitrée, sur le ruisseau Kehl renaturé et le parc public qui la borde. Pas de grand geste donc, mais une attention particulière portée par les architectes au passé rural aussi, d'une de nos villes industrielles du Sud du pays. À la question de savoir tout de même - les classes sont disposées de manière classique le long du couloir des premier et deuxième niveau - si l'installation de la salle de gymnastique sous le comble, certes comme un ancien grenier à foin, ne perturbait pas les enfants installés à l'étage en dessous, l'institutrice a répondu que non. À Esch/Lallange par contre, l'heure semble plutôt au scepticisme quant au grand auvent installé par Hermann [&] Valentiny en guise d'allée d'accès à la nouvelle école et qui semble effectivement prendre sous son aile l'ancienne. Il est vrai qu'il est parfois difficile d'admettre certains aspects qui à l'évidence ne sont pas d'abord fonctionnels comme protéger de la pluie et de la neige ou du vent mais font partie de la «cuisine» conceptuelle d'un projet. C'est ainsi, aussi, que l'on pourrait débattre des heures de la meilleure orientation des salles de classe. Pour l'école préscolaire et primaire d'Eich-Mühlenbach, Arlette Schneiders a opté sans hésiter pour l'orientation au nord, convaincue que cette lumière, neutre, est la meilleure. Witry [&] Witry, comme Hermann [&] Valentiny  par contre - ces derniers à Remerschen en particulier - ont opté pour l'exposition à l'ensoleillement. Fränz Valentiny affirme que si la course du soleil ne fait pas partie du programme éducatif, elle répond au rythme biologique. À chacun donc d'apprendre à moduler la luminosité et la gestion de la chaleur à l'intérieur des classes via une batterie de stores et d'éléments de façade opaques à ouvrir et fermer. Ceci fait des enseignants et des petits déjà, des acteurs... de l'architecture ! C'est assurément à cette équipe aussi que revient la palme du poétique, que Fränz Valentiny range cette fois dans la catégorie rationnelle du «plus d'espace». À Eich-Mühlenbach, on peut reprocher à l'école d'Arlette Schneiders,  par ailleurs magistralement glissée dans le terrain à flanc de colline de l'ancien Metzenhaff - une articulation dont l'architecte tire plein de subtilités, notamment au niveau des cours - son hall exigu aux dimensions maintenues dans un banal rectangle. La conséquence est l'escalier collé un peu tristement contre la façade. À Remerschen, Valentiny a lui, en «rognant» sur les espaces de service comme les toilettes, créé des espaces d'accueil généreux, qui non seulement font ressembler les deux corps de bâtiment du préscolaire et du primaire à des grandes maisons. Cela permet un usage des halls, très hauts, en cours de récréation par temps de pluie et au-delà, en espace créatif, pour des pièces de théâtre par exemple. C'est cette idée de noyau central qui a présidé à la disposition des classes autour. Les enfants de l'école primaire, disposée sur deux étages, pénètrent du coup comme dans autant d'appartements et, pour la maternelle, où les classes sont de plain-pied, dans autant de maisons, disposées autour d'un hall comme une cour intérieure. Un luxe en espace qui trouve un écho avec la générosité du traitement de l'extérieur, dû en grande partie au travail sur l'équilibrage entre les pleins et les vides du bâti. S'il s'inscrit ici par opposition au «plat» de la large vallée de la Moselle - les grandes toitures détachées, les escaliers obliques sont comme autant de sculptures - on le retrouve fondu, via le «tricotage»  urbain dans le tissu serré, industrieux des environs de l'ancienne forge d'Eich-Mühlenbach, la reprise de la disposition en blocs aérés, moderniste, quasi mathématique à Lallange ou le tracé de la mémoire paysanne continuée à Rumelange. À ces qualités, on ajoutera que les architectes ont tous évité l'enfermement qui, par le passé, faisait parfois paraître bien longues les heures de cours entre quatre murs. Les salles d'aujourd'hui - et les couloirs - respirent grâce à des vues toujours soigneusement dirigées vers l'extérieur. À quoi s'ajoute tout un catalogue de possibilités de développer le sens du tactile: briques de verre et vitres de couleurs, parquets, sans parler de vrais «luxes» de l'architecture contemporaine : parois en bois et… murs en béton brut. Le meilleur moyen de se familiariser avec toutes ces facettes de l'alphabet de l'architecture étant pour les grands aussi, d'aller se rendre compte sur place! 

École préscolaire de Rumelange, rue Emile Lux, 1 266 m2, coût de la construction: 1,5 mio euros, 1997, Witry [&] Witry architectes. / École primaire de Esch/Lallange, boulevard Pierre Dupong, 2 000 m2, coût de la construction : 2,8 mios euros, 2003 et Centre scolaire préscolaire et primaire de Schengen-Remerschen-Wintrange, 25 Weistroos, 3 475 m2, coût de la construction : 5,3 mios euros, 2003, Hermann [&] Valentiny et Associés, architectes. École préscolaire et primaire d'Eich-Mühlenbach, rue de Mühlenbach, 5 400 m2, coût de la construction : 9,1 mios euros ; 2003, Arlette Schneiders, architecte.

 

Marianne Brausch
© 2020 d’Lëtzebuerger Land