À la désindustrialisation consubstantielle à l’idéologie néolibérale se substitue un intérêt pour la planification

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d'Lëtzebuerger Land du 25.06.2021

En France Louis Gallois est une personnalité qui compte dans le monde des affaires. Au début de l’année 2021 il était encore, à 77 ans, président du conseil de surveillance de PSA Peugeot-Citroën avant la fusion ayant donné naissance au groupe automobile Stellantis. Pendant plus de trente ans, il a aligné les postes les plus prestigieux. Président de la Snecma (devenue Safran) de 1989 à 1992, puis de l’Aérospatiale de 1992 à 1996, il devint connu du grand public en prenant la direction de la SNCF pendant dix ans (1996-2007) avant d’être nommé à la tête d’EADS-Airbus de 2007 à 2012. En novembre 2012, un an après avoir pris la présidence de la Fabrique de l’Industrie, un think tank patronal créé pour réfléchir aux enjeux et aux perspectives de l’industrie, il remit au gouvernement socialiste de l’époque un Rapport sur la compétitivité française qui fit grand bruit mais qui fut peu suivi d’effets.

De plus en plus préoccupé par la désindustrialisation de l’Europe, dont la dépendance a été mise en évidence par la crise sanitaire, il a pris plusieurs fois la parole au cours des derniers mois pour prôner, afin de mettre un terme à une évolution délétère, un modèle « à la coréenne ». Selon les chiffres de la Banque mondiale, l’industrie ne représentait plus que 25,6 pour cent du PIB mondial en 2018 contre 28,4 pour cent dix ans plus tôt et 29 pour cent en 1998. La chute a été brutale entre 1995 et 1998, avec trois points de moins en seulement trois ans. Dans les pays de l’OCDE, les plus développés, l’industrie ne pesait plus que 22,4 pour cent du PIB et 22,2 pour cent dans l’UE. Dans la zone euro la proportion était encore plus faible : 21,7 pour cent en 2019, un chiffre notoirement surévalué pour au moins deux raisons. Il inclut les activités liées au bâtiment et aux travaux publics, qui restent dynamiques. Si l’on se concentre sur l’industrie manufacturière on tombe à 14,7 pour cent dans l’UE, soit 7,5 points de moins que le total du secteur secondaire. D’autre part la moyenne est tirée vers le haut par l’Allemagne où le secondaire pèse encore 26,7 pour cent du PIB.

Dans plusieurs pays importants de la zone euro ou de l’UE, le poids de l’industrie est tombé en dessous des vingt pour cent : 19,1 pour cent en Belgique, 18,9 pour cent au Portugal, 17,7 pour cent aux Pays-Bas, 17,1 pour cent en France. Au Luxembourg la part a chuté à 11,3 pour cent alors que la seule sidérurgie pesait 28 pour cent du PIB en 1970. L’Espagne (20,5 pour cent) et l’Italie (21,4) sont proches de ce seuil. Au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, la situation est comparable avec respectivement 17,4 et 18,6 pour cent du PIB. C’est l’économiste britannique Colin Clark (1905-1989) qui, en 1940, a établi la distinction entre secteurs primaire, secondaire et tertiaire, mais c’est son homologue français Jean Fourastié (1907-1990) qui, quelques années plus tard, a exposé que le développement économique était caractérisé par une progression irrépressible du secteur tertiaire. Dans un ouvrage célèbre intitulé Le grand espoir du XXe siècle paru en 1949, il montrait comment la progression de la productivité du travail, liée notamment au machinisme, provoquerait un déclin de l’agriculture (en termes de poids dans le PIB et dans la population active) puis de l’industrie au profit de la tertiairisation. La suite lui a donné raison. Dans son propre pays, la part de l’industrie, après avoir connu un maximum de près de quarante pour cent à la fin des « Trente Glorieuses » (l’expression est de lui) en 1975, a été divisée par deux. Dans le même temps celle du tertiaire est passée de 51 pour cent à plus de 80 pour cent.

Jean Fourastié n’avait pas prévu que d’autres facteurs que les progrès de la productivité accélèreraient le déclin de l’industrie dans les pays développés, comme la baisse de la part des biens manufacturés dans les dépenses des ménages et surtout les délocalisations de productions, elles-mêmes alimentées par plusieurs facteurs tels que la hausse des coûts salariaux. Dans certains pays les pouvoirs publics ont encouragé le mouvement en faisant l’impasse sur l’industrie : le Royaume-Uni a ainsi délibérément sacrifié son industrie automobile domestique et la France son industrie électronique, au motif qu’elles ne pourraient jamais être compétitives au niveau mondial. En contrepartie ils ont décidé de miser fortement sur le tertiaire, comme le Luxembourg, l’Irlande et le Royaume-Uni avec la finance, ou la Grèce et l’Espagne avec le tourisme. La désindustrialisation s’analyse d’abord en pertes d’emplois directs (dans les secteurs qui réduisent la voilure) et indirects (chez leurs fournisseurs de biens et de services). Les conséquences économiques et sociales peuvent être dramatiques pour des régions entières, réduites à l’état de friches ou de musées. Mais les conséquences peuvent être plus insidieuses, avec une perte de savoir-faire qui, on le voit bien aujourd’hui, complique les tentatives de « relocalisation » de certaines productions. On a fini également par se rendre compte que l’industrie avait un pouvoir structurant dans l’économie, allant bien au-delà de son périmètre. De nombreuses activités tertiaires n’ont pas de dynamique propre, elles ne peuvent se développer que si un tissu industriel puissant existe. C’est le cas de l’ingénierie, de la maintenance et surtout la recherche. Cette dernière est en effet portée à 80 pour cent par les besoins de l’industrie.

Pour couronner le tout, comme l’industrie est le principal gisement de productivité et que cette dernière est globalement plus faible dans les services (ce que Fourastié avait déjà montré), la tertiairisation va de pair avec une baisse de productivité de toute l’économie. Une évolution qui a des conséquences très importantes, en particulier concernant la progression des revenus. « C’est l’une des lois majeures de la microéconomie : l’évolution des salaires doit tendanciellement suivre celle de la productivité. Elle repose sur une intuition simple : pour un employeur, il ne serait pas rentable de payer un salarié plus qu’il ne lui rapporte par son travail » (Renaud Chartoire dans Sciences Humaines, décembre 2014). Louis Gallois observe que certains pays développés comme l’Allemagne (où l’industrie manufacturière pèse deux fois plus qu’en France) sont parvenus à préserver leur industrie alors que les secteurs qui y sont importants sont très exposés à la mondialisation. Selon lui, les États-Unis ou le Royaume-Uni ont également su mettre en place de solides dispositifs favorables aux entreprises de production (attractivité et compétitivité améliorées, protection de la propriété industrielle, renforcement des liens avec la R&D).

Mais c’est la Corée du sud qui focalise son attention. Pour Louis Gallois, « ce pays de taille moyenne a des performances extraordinaires » alors qu’il n’a aucune ressource naturelle et est entouré par des pays « aussi peu amicaux que la Corée du nord, ou aussi gros que la Russie, la Chine ou le Japon, avec lequel les relations sont d’ailleurs souvent tendues pour des raisons historiques ». « La Corée pratique la planification dans une économie ouverte. En 2000, les Coréens ont lancé le programme Cyber alors qu’ils étaient en retard sur les technologies de l’électronique. Résultat : ils sont aujourd’hui le premier pays connecté au monde. « Samsung et LG sont des entreprises de taille mondiale dans le domaine de l’électronique », ajoute-t-il. « En 2010, ils ont fait un plan sur le climat, qui est un succès ». Louis Gallois pense que « l’impressionnant esprit de mobilisation collective, fondé sur le patriotisme » affiché par la Corée pourrait servir de leçon en Occident.

C’est surtout par son effort de recherche que ce pays fait figure d’exemple à suivre. Il représente en effet 4,5 pour cent du PIB, une proportion bien supérieure à celle rencontrée en Europe. Un des objectifs de la stratégie de l’Union européenne, élaborée en 2015, était d’atteindre en 2020 un niveau de dépenses de recherche-développement de trois pour cent du PIB dont les deux tiers réalisés par les entreprises. En 2018 (derniers chiffres détaillés connus) on en était loin, avec 2,03 pour cent pour l’U.E à 28 et 2,21 pour cent pour la zone euro. Seuls quatre pays, la Suède, le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne étaient au-dessus de l’objectif fixé. Le Luxembourg faisait alors partie des mauvais élèves avec 1,17 pour cent, loin derrière ses voisins immédiats, la Belgique et la France aux cinquième et sixième rangs européens avec respectivement 2,67 et 2,2 pour cent, et bien sûr l’Allemagne (troisième avec 3,12 pour cent). Les États-Unis étaient à 2,7 pour cent et le Japon à 3,4.

Commissaire général à l’investissement de 2012 à 2014 après avoir dirigé plusieurs grandes entreprises publiques, Louis Gallois est pétri de la culture du plan à la française, dont les objectifs étaient qualifiés par De Gaulle, en mai 1961, d’« ardente obligation ». Le cas de la Corée montre selon lui que « la planification de l’effort de l’État peut être efficace. D’ailleurs, toutes les entreprises planifient, pourquoi l’État ne planifierait-il pas son action ? Les opérateurs privés ont besoin de savoir où veut aller l’État ». Or, le succès de la « planification indicative » dans les années 60 en France s’est appuyé sur le rôle prépondérant de l’État dans l’industrie par le biais des nationalisations ou des participations majoritaires. Aujourd’hui encore, la France se classe troisième parmi tous les pays de l’OCDE pour la participation publique dans les entreprises au cours des trente dernières années. Il reste donc à savoir si un scénario « à la coréenne » pourrait signifier un retour des États dans le capital et la gestion des entreprises industrielles.

Georges Canto
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