Kirchberg

The Hole

d'Lëtzebuerger Land du 29.11.2001

«Ceux qui n'étaient pas très contents, se souvient Pierre Werner, c'étaient ceux qui habitaient en dessous du pont car de temps en temps, quelqu'un se penchait trop et tombait alors sur les toits. Mais depuis, on a arrangé ça et ce n'est plus non plus un problème» (p. 41). Pierre Werner, ancien Premier ministre, parle ici à Ina Helweg-Nottrot, auteure d'un livre historique sur les quarante ans d'activités du Fonds d'urbanisation et d'aménagement du plateau du Kirchberg1. Ses recherches, dans les archives des journaux notamment, sur l'évolution des travaux et les réactions de la population vis-à-vis de ce nouveau quartier, elle les a complétées par des entretiens avec des témoins importants de l'époque. Ainsi, elle a rencontré Pierre Werner en octobre 1999 - il était alors âgé de 86 ans - pour un entretien dans lequel, outre ses souvenirs d'enfance de la ville et du Kirchberg, il raconte vaguement les discussions politiques des années 1970 durant lesquelles il réussit à imposer et consolider le Luxembourg comme siège d'un certain nombre d'institutions européennes, troisième pilier avec Strasbourg et Bruxelles. 

Jacques Santer, qu'Ina Helweg-Nottrot rencontra deux mois plus tard pour un entretien similaire, reste encore plus vague, se souvient des efforts entrepris par son gouvernement de convaincre les banques de s'installer au Kirchberg. Mais aussi de l'hostilité de la population durant les années 1960, dans le contexte des expropriations: «Lors d'une de mes premières participations à une réunion électorale, avec Monsieur Werner, il y eut des protestations véhémentes à Neudorf. On a littéralement empêché Monsieur Werner de rentrer dans le local et de parler aux gens. C'était un signe très clair de l'opposition - de l'opposition locale en tout cas - quant à l'expropriation du territoire du Kirchberg.» (p. 48). Car les 350 hectares du Kirchberg furent acquis par expropriation, l'auteure du livre retrace méticuleusement l'hostilité de la population.

Après quarante ans d'existence et une urbanisation fulgurante, le quartier du Kirchberg - qui représente un cinquième de la surface bâtie de la Ville de Luxembourg et devrait accueillir un jour, selon les estimations maximalistes du Fonds, 55000 personnes (29300 emplois, 20000 habitants et 6200 élèves) - représente la modernité du Luxembourg. «Luxembourg se réveille» est d'ailleurs surtitré le chapitre du livre consacré à l'installation de la Ceca (Communauté européenne du charbon et de l'acier) au début des années cinquante.

Le quartier souffrant toujours des suites d'une urbanisation en zoning pour une ville entièrement conçue pour la voiture, vécue comme catastrophique aujourd'hui. Fernand Pesch, président du Fonds depuis vingt ans, veut renouer avec cette modernité, réorientant l'urbanisation du quartier pour en faire une «ville européenne traditionnelle». Et espère qu'une fois que les travaux de réaménagement de l'autoroute - plaie béante qui coupe le quartier en deux et interdit un certain nombre d'activités urbaines, comme découvrir ou traverser le quartier à pied - en «boulevard urbain», à deux voies par sens, arbres, feux rouges avec passages cloutés etcetera seront terminés, tout ira mieux. «Soyez patients!» demanda Fernand Pesch plusieurs fois durant la présentation du rapport annuel 2000 du Fonds le 13 novembre dernier au public, et, treize jours plus tard, lors de la présentation du livre d'Ina Helweg-Nottrot: «il m'importe de souligner que les choses changent au Kirchberg, que le quartier est en évolution. Une ville ne se construit pas en un jour, historiquement, les villes se développent en un siècle. Il faut comprendre qu'il peut toujours y avoir des fautes.» 

La question essentielle est alors: est-ce que le Kirchberg est récupérable? Est-ce que les fautes initiales ne furent pas trop graves pour être corrigées? Le fort zoning - quartier européen au sud, quartier des banques au nord, zones d'habitations et de loisirs entre les deux - peut-il être adapté de façon à ce que les fonctions soient mixtes, que les habitants puissent passer une journée, une semaine, un mois uniquement au Kirchberg? Pour acheter un journal ou une baguette, il faut toujours prendre la voiture et se rendre au supermarché, sauf les habitants du Kiem peut-être. Est-ce l'absence du clocher ou de la place du village?, toujours est-il que Kirchberg ne dispose toujours pas de véritable centre, où les habitants pourraient se retrouver et se rencontrer. Se promener relève encore de l'aventure, sauf sur quelques centaines de mètres de verdure dans un parc ici ou là. Habiter au Kirchberg aujourd'hui équivaut à un chaos total côté trafic et chantiers, pour les nuisances sonores par exemple, causées entre autres par les explosions hebdomadaires pour creuser dans la roche, Place de l'Europe. 

Fernand Pesch demande patience et compréhension, mais ni lui, ni aucun de ses fonctionnaires ne surent dire combien de personnes habitent actuellement au Kirchberg. Les unités d'habitations prévues sur l'actuel plan d'aménagement du quartier - avec une vingtaine d'appartements par unité, elles sont désormais plus petites qu'Avalon, qui ressemble fort à un ghetto - sont adjugées pour exécution à un entrepreneur qui en assure également la promotion et la vente, «aux prix du marché» comme tient à la préciser Fernand Pesch. Les recettes de la vente de terrains que le Fonds récolte sont réinvesties dans la réalisation des travaux d'intérêt: voiries, réseaux souterrains e.a. Ainsi, en 2000, le Fonds a vendu 2,71 hectares de ses terrains pour le prix de quelque 850 millions de francs. Depuis 1961, 80,78 hectares ont été vendus, seuls 70,71 hectares restent encore disponibles à la vente, les autres surfaces étant réservées soit aux infrastructures soit occupées par l'État.

Pour répondre à deux demandes conjointes - celle des institutions européennes pour un nombre croissant de surface de bureaux et de réunions, notamment en vue de l'élargissement de l'Union européenne, et celle des Grands-Ducaux pour des habitations accessibles d'urgence - le Fonds opte désormais pour une forte densification de la surface bâtie. Avec entre autres les deux tours de la quatrième extension de la Cour de Justice européenne par Dominique Perrault, une importance croissante est accordée à la verticalité, assez nouvelle au Luxembourg. La Place de l'Europe, regroupant la Philharmonie, le Centre de conférences autour du Héichhaus (Bâtiment tour) les deux musées (de la Forteresse et d'Art moderne) un hôtel et deux parkings souterrains - en tout, l'État luxembourgeois y investit 10,5 milliards de francs en quatre ans - symbolise à elle seule l'ambition du Luxembourg de rester compétitif en tant que siège européen, même dans une Union élargie. D'ici 2005, lorsque le Luxembourg devrait à nouveau assurer la présidence de cette Union élargie, tout devra être prêt et fonctionnel, il en va des intérêts vitaux du Grand-Duché. Cette pression, les exécutants du Fonds la ressentent quasi quotidiennement.

Malgré tous les efforts de communication, démultipliés ces derniers mois - publications de livres, rapports annuels, visites guidées, valorisation de l'architecture contemporaine, tentatives de démystification et d'explication des chantiers, site Internet et ainsi de suite - les autochtones gardent une très grande méfiance, voire distance vis-à-vis du Kirchberg, toujours perçu comme une sorte de greffe dans le tissu urbain qui, lui, s'est développé plus ou moins naturellement. S'il n'y avait le supermarché et, surtout, le complexe commercial Utopolis, avec son immense attractivité. Comme si, le soir venu, le vie urbaine se déplaçait entièrement de la Grand-Rue au boulevard Kennedy. D'ailleurs, ses terrasses estivales servent d'illustration de la réussite de l'aménagement du territoire à toutes les publications actuelles. 

«À l'époque (1963, ndlr.), le quartier européen sur le Kirchberg passait pour être les fiançailles de l'Europe avec Luxembourg,» se souvient, dans un entretien par écrit avec Ina Helweg-Nottrot, l'architecte du Pont rouge, officiellement Pont Grande-Duchesse Charlotte, Egon Jux (*1927). Et de continuer : «l'expression formelle de ce pont, dans son aspect dynamique contemporain devait symboliser l'union entre l'ancien et le nouveau». 

Et en effet, même quarante ans plus tard, l'élégance et la simplicité radicale de la construction impressionnent toujours, symbolisent toujours cette certaine modernité du pays, ailleurs trop souvent occulté par un historicisme kitsch. 

Mais l'histoire des passants qui se seraient trop penchés et tombés n'est pas tout à fait juste. À ceux qui croiraient la version de Pierre Werner, nous recommandons de se procurer l'extraordinaire documentaire Le Pont Rouge de Geneviève Mersch (samsa film, 1991) qui est allée à la rencontre des habitants de sous le pont, femmes, familles, enfants, qui se réveillaient la nuit par le bruit d'un corps suicidé ayant traversé leur toit ou atterri dans leur jardin. C'est aussi l'expression d'une certaine modernité. On dit que les vitres protectrices ont été installées suite à ce film.

1 Ina Helweg-Nottrot: Kirchberg 1961-2001, édité par le Fonds d'urbanisation et d'aménagement du Plateau du Kirchberg ; 273 pages, 1900 francs ; ISBN : 2-9599770-1-7. Le livre est en vente en librairie ou peut être commandé auprès du Fonds: téléphone 22 39 36, fax : 22 39 34, e-mail: kirchberg@pt.lu

Le site Internet du Fonds www.kirchbergonline.lu présente les grands projets d'aménagement et l'état d'avancement des travaux.

josée hansen
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