Chroniques de l’urgence

Coup de pied dans la fourmilière

d'Lëtzebuerger Land du 25.06.2021

Pour ceux qui se préoccupent des perspectives de survie de l’espèce humaine, le briefing intitulé « Croissance sans croissance économique », publié le mois dernier par l’Agence européenne pour l’environnement (EEA), n’apporte pas de révélation particulière. Mais ceux qui scrutent le positionnement des institutions européennes n’ont pas manqué d’y voir un message critique susceptible, qui sait, de rebattre les cartes dans un débat fortement politisé.

La question de la croissance est en effet devenue, au fil du temps, un verrou idéologique déterminant. L’acharnement des milieux économiques et politiques à défendre un modèle de société dans lequel la croissance du produit intérieur brut se doit d’être au cœur de toute stratégie de politique économique et, partant, l’indicateur de performance par excellence, n’a d’égal que l’insistance du camp de la survie à le dénoncer comme une fixation contre-productive et dangereuse. Qu’une agence de l’Union en vienne à battre en brèche ce dogme est donc en soi un revirement remarquable.

Au cœur du débat sur la viabilité de la croissance comme compas universel se trouve la notion de découplage, à savoir la séparation de la prospérité économique de la consommation de ressources et d’énergie, et en particulier des émissions de gaz à effet de serre. Alors que les tenants du modèle libéral croient dur comme fer que découpler est possible, l’EEA ne veut plus de ce mythe : « La croissance économique est étroitement liée à des augmentations de production, de consommation et d’utilisation de ressources et a des effets négatifs sur l’environnement et la santé humaine. Il est improbable qu’un découplage durable et absolu de la croissance économique des pressions et impacts environnementaux puisse être atteint à l’échelle globale », tranche-t-elle.

L’agence cite un certain nombre d’études récentes pour étayer son approche, dont celle de la « Grande Accélération » qui, selon des chercheurs suédois, correspond, depuis les années 1950, à un « emballement des pertes de biodiversité, du changement climatique, de la pollution et de la perte de capital naturel en phase avec les activités économiques et la croissance économique ». Dans ce contexte, l’Europe est loin d’être un bon élève : Elle consomme plus et contribue davantage que d’autres régions du monde à la dégradation environnementale. Quant à ses perspectives d’atteindre ses objectifs de politique environnementale pour les décennies à venir, elles sont « pauvres ».

L’EEA n’est pas dupe pour autant : elle reconnaît que la quête de croissance est enracinée « culturellement, politiquement et institutionnellement ». Pour que le « Green Deal » promu par la Commission puisse réussir, il faudra, en plus de changements technologiques, des changements des pratiques de consommation et des pratiques sociales qui doivent être abordés démocratiquement. Comme pistes de modèles alternatifs à celui de la croissance à tout crin, pour créer une société qui consomme moins et croît dans des dimensions autres que matérielles, elle cite l’économie du « donut », de Kate Raworth, la post-croissance et la décroissance.

L’économie circulaire, souvent mise en avant comme réponse universelle (alors qu’aujourd’hui seuls quelque douze pour cent des matériaux sont recyclés dans l’UE), en prend aussi pour son grade. Non seulement « la circularité à cent pour cent est impossible », mais cette notion risque de ne pas déboucher sur la transformation nécessaire si les mesures qu’elle inspire « alimentent une croissance de stratégie qui résulte en une consommation matérielle accrue ». Une économie qui réduirait ses échanges aux volumes qu’elle est capable de recycler serait « très lente », souligne l’EEA, qui en conclut qu’il faut « repenser et recadrer les notions sociétales de progrès en des termes plus vastes que ceux de la consommation ».

Comment donc sortir de ce schéma où la légitimité des gouvernements découle, à l’échelle globale, de leur capacité à rendre possible la croissance économique (et son corollaire supposé, la mise à disposition d’emplois) ? Entre les différentes pistes alternatives proposées, l’EEA ne se prononce pas, mais se dit convaincue que les approches qu’elles contiennent devront être intégrées dans les processus politiques mainstream au cours des années à venir. Elle suggère que l’Europe, loin de se résumer à la consommation et à la croissance du PIB, est porteuse de valeurs multiples, à commencer par la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit. La mise en œuvre du « plan B » (c’est-à-dire un modèle articulé sur autre chose que la croissance) que l’Agence européenne pour l’environnement appelle de ses vœux est « extrêmement difficile », reconnaît-elle, car la croissance économique est fortement corrélée avec des indicateurs de santé et de bien-être. Pour autant, elle n’a pas contribué à faire baisser les inégalités.

Il peut paraître surprenant de voir une agence « technique » s’aventurer ainsi sur le terrain des modèles de société, jongler avec des indicateurs censés être la chasse gardée des économistes et s’ériger en prescripteur généraliste, se déclarant par exemple favorable à l’institution d’un revenu universel garanti. Sans doute a-t-on fini par comprendre, à son siège copenhagois, que faute de mettre au placard notre obsession éculée pour la croissance économique, tous nos efforts en matière d’action climatique et de préservation de l’environnement seront vains. D’où ce qui ressemble beaucoup, sous des apparences institutionnelles et posées, à un coup de pied dans la fourmilière. Mais ce n’en est pas moins un coup de pied en phase avec une majorité du Parlement européen, qui a demandé à la Commission, dans un texte adopté en janvier dernier, de proposer des « objectifs contraignants à l’horizon 2030 à l’échelle de l’UE pour réduire les empreintes matérielles et de consommation de l’UE et les mettre en conformité avec les limites planétaires d’ici 2050 ». De tels objectifs auraient au moins le mérite d’être opposables aux indécrottables hérauts de la croissance qui continuent, hélas, d’officier un peu partout sur notre continent.

Jean Lasar
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