Bande dessinée

Le rêve américain de Luke Healy

d'Lëtzebuerger Land vom 04.09.2020

Entre deux contrats, en 2016, l’auteur irlandais Luke Healy décide de parcourir, à pied, les 4 280 kilomètres qui séparent le Mexique du Canada à travers la Californie, l’Oregon et Washington à travers le Pacific Crest Trail. Une grande aventure humaine que l’auteur raconte dans les 336 pages d’Americana.

Né en 1991 en Irlande, Luke Healy, fait partie de ce qu’il appelle la nouvelle « génération immigration », celle qui a pris de plein fouet la crise économique de 2008. L’immigration, rien d’exceptionnel pour les Irlandais. La famille Healy possède d’ailleurs ses ramifications des deux côtés de l’Atlantique ; et Luke, a toujours rêvé d’Amérique. Biberonné à la culture « made in USA », il souhaite s’installer dans un des États représentés sur la bannière aux cinquante étoiles. Mais, en dehors de quelques périodes de vacances ou d’études – au Center for Cartoon Studies dans le Vermont –, les États-Unis se sont toujours refusés à lui.

C’est donc avec la fascination du débouté que le jeune Irlandais découvre, en 2014, Wild de Jean-Marc Vallée. Le film raconte l’histoire de Cheryl Strayed, jeune femme qui en 1997 décide de tourner le dos à son passé et part, en solitaire et sans expérience, parcourir 1 700 kilomètres du Pacific Crest Trail. « Dès la bande annonce, j’ai été saisi, avec des images qui ne m’ont pas quitté pendant des semaines entières », écrit Healy dans son Americana. Il ajoute : « Assis à mon bureau, je me prenais à rêver d’aventures et de grands espaces ».

Quelques mois plus tard, le 16 avril 2016 très exactement, voici l’Irlandais à Campo, en Californie, à quelques pas à peine de la frontière mexicaine, bien décidé à suivre les traces de Cheryl Strayed. Comme elle, il n’a aucune expérience de marche sportive et pas plus l’habitude de dormir à la belle étoile ou sous la tente. Qu’à cela ne tienne. Une photo rapide aux-côtés de la borne du kilomètre zéro et le voilà parti avec son sac à dos, son short de marcheur, son chapeau et ses lunettes de soleil. Direction le nord. 4 280 kilomètres le séparent de la frontière canadienne, terminus nord du parcours. Au-delà de ce « kilométrage monstrueux » et une « fenêtre météo extrêmement réduite » – l’idéal étant de partir fin avril, « avant l’assèchement des points d’eau » au sud, pour terminer au plus tard fin septembre, « avant les premières tempêtes de neige » au nord –, cette épopée « traverse des déserts arides, des sommets enneigés, des forêts quasi tropicales… » à travers 25 parcs nationaux sans passer par la moindre grande ville.

Autrement dit, on a là un concentré d’Amérique profonde, fait de paysages à couper le souffle, de petites bourgades isolées et de nombreux trail angels qui viennent en aide aux quelque 4 500 randonneurs qui tentent l’expérience chaque année. « Une centaine seulement parviennent chaque année à boucler le PCT », nous apprend l’auteur d’entrée. Et dire que le pauvre est essoufflé dès la première côte ! Pas bien loin de ce mur qui séparait déjà le pays du Mexique, avant même l’élection de Donald Trump !

Pas après pas, jours après jours, Luke Healy, avalera les kilomètres, luttera contre la chaleur, le froid, la fatigue, la douleur, le découragement… Il devra éviter les incendies, se résoudre à boire dans des flaques d’eau immondes, ne pas paniquer quand, seul, sous une minuscule tente, il est réveillé par un puma… Il se joindra, selon les moments, à l’un ou l’autre groupe de marcheurs, croisera, recroisera, puis perdra définitivement de vue d’autres hikers, chacun avançant à son rythme et s’offrant une « journée zéro » selon ses besoins personnels de récupération. Autant de gens avec qui il partagera des instants inoubliables. Un voyage de cinq mois que Luke Healy raconte, sans rien omettre – ni le décès de son grand-père, ni sa thrombose hémorroïdaire, ni l’évolution politique qui mènera Trump de candidat fantasque à la Maison Blanche, ni ses accommodements véhiculés avec le « Vrai Parcours » à réaliser à pied… – à travers les 336 pages de ce roman graphique dense, émouvant et plein d’autodérision. Un album au graphisme proche du croquis, en bichromie, au trait bleu sombre qui laisse également une grande place – des pages entières – au texte, ce qui permet à l’auteur d’approfondir non seulement son récit, sa relation avec les États-Unis, mais aussi celle avec son pays, l’Irlande. C’est raconté avec brio, sans fanfaronnade ni misérabilisme, entre passé et présent, entre événements factuels et réflexions profondes. Simple et captivant.

Americana, de Luke Healy ; Casterman, août 2020 ; ISBN: 978-2-203-21193-3.

Pablo Chimienti
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