Comment passer des séries de peintures de Mitja Tusek aux images de sculptures de Marie José Burki en deux temps

Les taches et les traces

d'Lëtzebuerger Land du 25.06.2021

Un Avions-nous jamais vu l’espace du Wandhaff aussi dégagé, aussi aéré, pour un peu on aurait été jusqu’à dire vide ? La galerie ne l’est pas bien sûr. Ceysson&Bénétière, pour une nouvelle exposition du peintre slovène Mitja Tusek, montrent une trentaine de tableaux, une quinzaine de plus à prendre séparément telles toiles de deux séries. Ce qui amène directement à une caractéristique signifiante de l’art de Tusek, on y insistera, une fois qu’on se sera expliqué sur l’impression première de la visite. Un bienfait, de respirer à larges poumons, d’avoir le regard qui peut prendre son temps, longer à son rythme les cimaises, s’attarder, et cette peinture est faite telle qu’il faut absolument s’en approcher après. Il y a ce qu’on peut voit de loin, ce qu’on découvre de près, il y a plus, ce qu’on peut y lire, ce que l’on doit peut-être y lire.

Nous voici donc entourés de peinture(s), de séries de tableaux qui communiquent, sont en dialogue, les différentes pièces entre elles, et bien au-delà. C’est le parti pris de Tusek. On commencera par là où les traces dominent, par les lignes qui dans l’ensemble intitulé As you like it, de 2009, sept fois de l’acrylique sur toile, rappellent les tests de Rorschach (chez qui toutefois interviennent plus déjà les taches) ; la duplication y est, mais beaucoup d’attention et un peu d’information révèlent, au-delà des étranges figures de notre imagination, des mots qui, eux, renvoient à la pièce du même nom de Shakespeare, à Jaques et son monologue.

En face, des arabesques, lignes sinueuses irrégulières passant d’une toile à l’autre, toutes de tonalité retenue, sur une longueur de quinze mètres ; elles sont dix, les unes comme collées aux autres, pour dire quels réseaux, quels entrelacements interrompus sur les bords. La manière de Tusek joue de la sorte d’une ambivalence continuelle, sur un autre mur, elle éclate proprement avec les taches noires, des cercles de grandeur différente, se mêlant des fois jusqu’à disparaître ; vous êtes tentés de les rapporter à des visages, des portraits que suggèrent les titres, il paraît que c’est à Dante et son enfer imaginé qu’il faut en référer, et vous voilà bien marris avec votre prédilection pour Mickey.

Vous vous reprenez avec l’explosion de couleur, la foule des masques qui peuplent les toiles les plus récentes, de cette année même, mais là encore ces bouches et yeux grand ouverts, quels sentiments inspirent-ils au juste ? Dernière série, les tableaux désignés comme « forêts », des sous-bois touffus où le regard avance à peine, s’enfonce à coups de machette dans la végétation. Autre paradoxe de l’art de Tusek, malgré toute l’indécision où nous sommes, incertitude à tel endroit, effroi peut-être ailleurs, il porte en fin de compte à une réception faite, sinon de recueillement, d’apaisement. Dans cette halle à l’accrochage bien pensé et arrangé.

Deux Sans pousser, le sentiment restera le même, une fois que nous serons passés dans une salle plongée dans le noir, où sur un écran géant défileront les images d’une vidéo, de Marie José Burki, de plâtres des collections des Beaux-Arts, de la Sorbonne. Il s’agit de copies, mais on se surprendra quand même à s’attacher à telles têtes, d’homme, de femme, de cheval, des boucles de cheveux, des courbes cervicales, des formes de nez, et pourquoi pas des plis de vêtements. On sait, les étiquettes ne laissent pas de doute, ces sculptures sont là, déposées dans les réserves, pour combien de temps, sinon pour toujours, le titre de la vidéo en dit long : Exposure : Dusk.

Le sujet de cette très belle et très lente vidéo, ce ne sont pas les sculptures elles-mêmes, ni même leur défilé dans l’œil de la caméra. C’est le temps qui s’est saisi d’elles. Et, c’est aussi, d’autre part le temps que Marie José Burki prend, elle, et le temps que nous y passons à notre tour.

Lucien Kayser
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