Luxemburgensia

Un PS, I love you sur l’amitié intergénérationnelle

d'Lëtzebuerger Land vom 25.06.2021

Le Chesterfield du cinquième de Nathalie Ronvaux raconte l’histoire d’une amitié improbable entre deux voisins, portée par la tendresse. Un soir, le trentenaire Luka rencontre Lucien, son voisin du cinquième étage pour la première fois. Ce n’est pas vraiment un hasard, parce que le vieil homme l’a attendu et interpellé depuis le palier de son étage, puis il l’invite dans son appartement. Le jeune homme timide ne sait pas vraiment comment parer les questions du vieil homme qui trône dans son imposant canapé Chesterfield. Son appartement est décoré de livres et les murs sont couverts de peintures. Durant les jours et semaines suivantes, Luka effectue des courses pour son voisin, puis des missions spécifiques comme de remettre un livre à une inconnue à une certaine heure dans un café. Luka se rend tous les mardis soir au cinquième étage et finira par assister aux rendez-vous hebdomadaires de la « compagnie ». Ce club de quatre amis a une mission : résoudre le mystère de lettres cryptées et colis anonymes, envoyés depuis des années à Lucien sans qu’aucun d’entre eux ne semble connaître la raison. C’est donc pour cela qu’ils se mettent à décrypter les lettres... Lentement et doucement, une amitié se forge entre Lucien et Luka. Et au-delà : les défis que Lucien lance à Luka et les nouveaux événements amènent Luka à sortir de sa carapace, à changer son quotidien et à interrompre le trot de sa vie. Les commissions lui amènent des rencontres et des expériences intenses, comme lors d’une visite au marché. Peu à peu, ses habitudes changent et le jeune homme découvrira du piment dans le goût de la vie.

Nathalie Ronvaux est autrice de recueils de poèmes comme Vignes et louves (Phi, 2011) ou Vol de nuit à ciel ouvert (Phi, 2020), de romans, nouvelles et pièces de théâtre. Le nouveau roman Le Chesterfield du cinquième est parsemé de lettres de Lucien à Luka, que ce dernier reçoit après la mort soudaine du vieil homme. Parce que, même après sa disparition, Lucien continue à prendre soin et à interagir avec Luka. Cela rappelle le best-seller mondial PS, I love you de l’autrice irlandaise Cecelia Ahern, portant sur Gerry et Holly, qui passent une vie de couple joyeuse, avec des hauts et bas – jusqu’à ce que Gerry meurt soudainement. Holly se referme sur elle-même, mais un jour, elle reçoit des lettres de son mari défunt qui lui réapprennent à faire face à la vie, à prendre de nouveaux défis. Et dans Le Chesterfield du cinquième , un vieil homme apprend ce que peut signifier de « savourer la vie » à son jeune ami, qui n’est pas vraiment heureux dans son monde métro-boulot-dodo parisien.

Comme dans cet extrait : « Écoute, on ne te demande qu’une seule chose, d’avancer et d’être réceptif. Fais-toi confiance, suis ton instinct. Les choses viennent à point au moment voulu. Inutile de les forcer. Si tu obtiens quelque chose par la force, par l’entêtement et que tu n’es pas prêt, tu ne l’apprécieras pas et, de toute manière, ça ne fonctionnera pas. Accueille la vie, sois sensible aux signes, sois ouvert aux possibilités. » (p. 102)

Les lettres de Lucien témoignent de cette belle et profonde amitié entre les deux voisins et l’amour pour la vie. Écrites à la main et mises en évidence (dans ce livre qui, il faut le souligner, est d’une excellente qualité éditoriale : couverture, papier, etc.), les bouts de sa voix écrite surprennent les lecteurs et lectrices à tour de page, cachent des ajouts et des post-scriptum et interrompent la narration de Luka. Elle jouent ainsi à la fois sur le contenu et la forme.

La perspective principale est celle de Luka et décrit ses pensées, ses introspections et son vécu. Même si Luka commence à changer son quotidien et finira même par trouver l’amour, cette trame narrative peut paraître plutôt simple : la focalisation sur un personnage comme Luka, notamment la figure d’identification du lecteur, narrateur de première personne et personnage principal, ses introspections et réflexions longues face à peu d’intrigue resteront unilatérales. L’histoire principale est celle d’un développement personnel, à travers une relation dans laquelle une figure plus âgée paterne, un jeune homme peu sûr de lui, le soutient sans lui laisser paraître ses intentions en se cachant. Il changera finalement sa vie pour le mieux. Une sorte de marionnettiste, agent de l’amitié et de l’amour de ce qu’on appelle les belles choses dans la vie.

Pourtant, les lecteurs et lectrices s’attendent à des mystères – il semble en avoir partout, dans les envois anonymes ou les réunions de la compagnie, ses membres et leurs histoires – et cela pourrait être une richesse pour ce roman. Mais le groupe aux atouts presque fantastiques, sorti du fond des possibilités de la fiction, professionnellement efficace et expérimenté dans son décryptage des lettres anonymes, restera incompris et inaccessible pour Luka, et sera donc incompréhensible ou insignifiant pour les lecteurs. Et c’est pourquoi le suspens restera vague dans ce roman : ces moments avec leurs atmosphères et leurs significations sont rapportées sommairement par Luka, plutôt que palpables dans le roman. Ce style, adapté aux introspections et réflexions de Luka, domine le mystère, qui restera une anecdote sur le caractère du vieux Lucien. Le développement de Luka reste principal, c’est donc une histoire claire et simple, une histoire sur une vie grise où entrent des rayons de soleil. Écrit avec tendresse et ayant un but bien reconnaissable, la langue et les figures du roman révèlent le potentiel de l’autrice, qui a créé une histoire tendre sur une amitié. Mais elle pourrait aller plus loin. En décrivant certaines scènes au lieu de les rapporter, en les impliquant vraiment dans les enjeux de l’histoire, elles pourraient absorber les lecteurs et lectrices, peut-être en leur livrant des fragments avec lesquels ils pourraient eux-mêmes poser des questions sur ces énigmes. Parce ce que ce procédé, de livrer par portions des bouts d’information aux lecteurs et lectrices, se trouve déjà dans les lettres du Lucien, qui surprennent en tournant les pages, ajoutent des détails sur les missions, des souvenirs, des ajouts aux conversations.

Claire Schmartz
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