Luxembourg-Ville

La ville condamnée

d'Lëtzebuerger Land du 03.01.2002

Ces images sont oppressantes, on peine à imaginer Paris, une de ces villes qui ne dorment jamais, dépeuplée, inanimée ainsi. Pour sa série Vider Paris, présentée une première fois l'année dernière, l'artiste français Nicolas Moulin a manipulé des clichés des grands boulevards hausmaniens avec le logiciel Photoshop, avec lequel il a complètement muré le rez-de-chaussée et le premier étage des immeubles qui longent les rues. Ainsi, il a gommé toute trace de vie, ni piétons, ni voitures, ni même chiens ou pigeons n'ont survécu à son nettoyage digital. « On ne peut s'échapper de ce vide, dit-il (cité dans la FAS du 25 novembre 2001), c'est un piège ». Et que pour lui, personnellement, ce travail est un beau trip paranoïaque.

Qui a vu les images apocalyptiques de Nicolas Moulin ne les oublie pas de sitôt, surtout pas en traversant Luxembourg, la capitale, qui rappelle à de nombreux endroits - souvent des rues et places très centrales - ces images irréelles. Sauf qu'ici, on est dans le réel, justement. Place de l'Étoile, place d'Argent, place Wallis, le bas de l'allée Scheffer, le coin de la rue du Nord, la rue de Hollerich, le Pôle Nord, exemple le plus célèbre, place de Paris, chacun peut citer de mémoire ces endroits lugubres laissés à la décrépitude grâce à de sombres opérations de spéculateurs immobiliers. Il s'agit majoritairement de maisons individuelles ou d'appartements construites durant la première moitié du XXe siècle, qui devront faire place à ces immeubles de bureaux super-moches, verre, couleurs pastelles, tourelles et autre clinquant, qui sont trop nombreux déjà à longer les rues de Luxembourg-ville. 

Dernier exemple en date : le café Nikloseck au Limpertsberg, coin allée Scheffer et avenue de la Faïencerie. Lorsque le café géré depuis 1983 par Marcel Valerius fermait ses portes le 21 décembre dernier, une part de qualité de vie du Limpertsberg disparaissait. Certes, les manières étaient souvent rudes dans ce bar luxembourgeois traditionnel, on y fêtait souvent jusqu'au petit matin, la bière coulait à flots, les groupes qui avaient l'occasion de s'y produire les week-ends se noyaient un peu dans le brouhaha général. Mais c'était aussi une des plus belles terrasses du Luxembourg en été, lorsqu'on pouvait boire une bière ou un coca bien frais à l'ombre des arbres et arbustes et dans l'odeur des Mettwurscht grillées avant d'aller au cinéma ou de retourner à la Schueberfouer. 

Or, ce qui sonne comme de la nostalgie peut vite devenir de la colère, lorsqu'on voit pour quelle incroyable horreur architecturale le café et tout le bloc de belles bâtisses centenaires doivent faire place : le Glacis Business Center (sic !) scellera tout le front de rue jusqu'à la rue Jean l'Aveugle. Un immeuble entier en une seule façade, quelque 17 000 mètres carrés de surface de bureaux d'une mocheté indicible, projeté par le « développeur » allemand Deutsche Immobilien Chancen. En autorisant de telles manoeuvres immobilières, Luxembourg jette en pâture son identité urbaine, même si les besoins en surfaces de bureau sont pressants, les besoins en habitations le sont au moins autant. Que le maire, Paul Helminger (PDL), se découvre soudain une âme de conservateur du patrimoine architectural dans la discussion sur la construction de la Cité judiciaire sur le plateau du Saint-Esprit l'honore, mais ni lui, ni ses prédécesseurs n'ont jamais rien fait pour valoriser la silhouette de la ville. Et pour y encourager une vie urbaine au quotidien.

Et il ne faut, pour illustrer cela, certainement pas avoir recours à la plaie béante de l'absence d'urbanisme à Luxembourg, le boulevard Royal et ses incroyables bâtisses à bureaux (Forum Royal, KBL notamment) qui y ont chassé de fiers hôtels particuliers. La Photothèque municipale a beau faire des expositions rétrospectives sur les splendeurs d'antan, il ne se trouve aujourd'hui personne pour sauver ce qui peut l'être de l'identité de la ville. Depuis que l'association Stoppt de Bagger ! s'est dissoute lors du premier coup de bêche du Musée d'art moderne Grand-Duc Jean il y a trois ans, en signe de protestation et en preuve de son impuissance face à la vigueur de « l'ennemi », il ne se trouve plus vraiment de lobby pour défendre l'architecture privée du vingtième siècle. 

La Fondation de l'architecture et de l'ingénierie a certes fait un important travail de valorisation de l'architecture moderniste et progressiste des années 1930 ou 1950 et continue surtout son engagement pour promouvoir l'architecture contemporaine de qualité ; les Amis de la forteresse s'engagent certes pour les vestiges de la forteresse, le service des Sites et monuments nationaux passe son temps à encourager la rénovation de fermes et maisons de campagne du XIXe siècle. Et de nouvelles formations comme l'asbl Les Rotondes, des particuliers comme l'historien Denis Scuto ou encore la société de développement des friches industrielles Agora s'attellent à la sauvegarde du patrimoine industriel. Autant d'initiatives louables et utiles : mais l'architecture des habitations individuelles ? 

Il ne faut pas être le maître de Photoshop comme Nicolas Moulin pour voir une ville dépeuplée. Se promener le soir rue de Hollerich suffit, lorsqu'il faut longer une enfilade de maisons condamnées, dont les portes et les fenêtres sont murées. Histoire d'éviter les squats, de rendre l'accès quasi impossible aux clochards et junkies à la recherche d'un toit provisoire. Ces nouveaux murs sont alors vite repérés par les colleurs d'affiches professionnels qui, au moins, décorent ces tristes coins de leurs annonces des spectacles et concerts les plus colorés. « Schandfleck ! » aiment alors titrer les quotidiens de la place et les services de la ville viennent décoller les affiches. Puis le cycle reprend jusqu'à ce que tout le monde s'accorde à dire que la démolition de ces ruines s'impose d'urgence.

« Der Abriss und der anschließende Wiederaufbau alter Bauwerke werden häufig durch ihren angeblichen oder absichtlich herbeigeführten schlechten physikalischen Erhaltungszustand gerechtfertigt, » fustigeait l'historienne d'architecture Antoinette Lorang en 1989 déjà (dans le Lëtzebuerger Almanach des Éditions Guy Binsfeld). Et de continuer: « Wenn nicht dringend Maßnahmen ergriffen werden zur Erhaltung der Baudenkmäler und zur Dokumentation historischer Sachverhalte, die erst die wirkliche Bedeutung der Bauwerke vermitteln, tun sich in der Architekturgeschichte der Stadt Luxemburg immer größere und unwiderrufliche Lücken auf, die den stetigen Verlust urbaner Lebensqualität mit sich ziehen. Architektur und Denkmalpflege werden dazu benutzt, übertriebene Niedlichkeiten zu produzieren, die von dem wirklichen Zerfall der Städte ablenken sollen. Konserviert wird nur die Verunklärung der Verhältnisse. »

La restauration et la valorisation de ces belles maisons de ville comme on en voit rue de Hollerich, allée Scheffer ou même rue du Nord seraient aussi une question d'écologie, d'économie des moyens, voire même de développement durable. L'historicisme affiché d'expériences comme celles du Fonds de rénovation de la vieille ville, aux alentours du Marché-aux-poissons et du Bock, ne peuvent valoir comme excuse pour tous les méfaits de l'urbanisme de la capitale. En plus, les prix des bâtiments rénovés seront exorbitants, ce n'est pas vraiment une mesure de réhabilitation du centre-ville. Le Conseil échevinal a beau débattre de possibles projets d'urbanisme qui viseraient à repeupler la ville par des constructions d'envergure, ce n'est que parce qu'on a laissé se dépeupler les quartiers d'habitation historiques qu'il faut aujourd'hui rattraper le coup par de tels plans exceptionnels.

Et pendant ce temps-là, Léon Lambert, 84 ans, le dernier habitant de la place de l'Étoile, garage Lambert, dans une maison vieille de 150 ans, continue tout seul à faire de la résistance, à s'opposer tout seul - avec l'aide de son avocat - aux travaux de réaménagement de ce quartier déclaré depuis une vingtaine d'années déjà « priorité » de la Ville. 

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Kanner, oh Kanner, oh quel malheur! 

Mir mussen aus der rue des Fleurs, 

Wéi ass dat mënschemeiglech nur? 

Mir musse fort vum Téiwesbuer 

Colette a Fernand

(Text: Fritz Weimerskirch) 

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die zerstörte stadt

 1. 

wir haben gehört von städten 

die das wasser verschlang 

wir haben gelesen von städten 

die das feuer fraß

wir wissen aber auch

dass die meisten zerstörten städte 

von menschen zerstört worden sind

 2.

nicht wasser 

hat diese stadt zerstört 

und nicht das feuer 

auch nicht das feuer der generäle 

die mächtigen haben gerechnet 

und herausgefunden dass ihnen 

diese stadt nur als tote stadt 

noch nutzen kann (...)

nico helminger

(in Lëtzebuerger Almanach 1985,

éditions Guy Binsfeld)

josée hansen
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