Autrement / Anders (9)

« Il faut que ça nous émerveille »

d'Lëtzebuerger Land vom 11.09.2020

David Brognon (1978, Messancy) et Stéphanie Rollin (1980, Luxembourg) travaillent en duo depuis plus de dix ans. Sans atelier fixe, ils vivent entre Paris et Luxembourg. Être à deux porte au carré leur sensibilité, leur acuité face au réel, leurs réflexions et leur manière de transformer ce qui les entoure. Qu’ils pratiquent la vidéo, la photo, l’installation ou la performance, ils puisent dans l’observation et l’analyse sociales pour en montrer la beauté dans la douleur, la poésie dans la violence. L’adéquation entre la forme, souvent minimaliste voire conceptuelle, et le fond est une des grandes qualités de leur travail plastique. Nous les avons rencontrés à Luxembourg pour qu’ils retracent les mois passés en confinement et évoquent leur processus créatif.

d’Land : L’annonce du confinement est arrivée une semaine après l’ouverture de votre exposition L’avant-dernière version de la réalité au Mac Val à côté de Paris (voir d’Land, 3 avril 2020). Comment avez-vous pris cette nouvelle et comment avez-vous réagi ?

David Brognon : On était encore dans l’euphorie d’un beau vernissage, d’une exposition réussie avec des commentaires positifs quand on s’est pris cette annonce dans les dents. Un couperet terrible auquel personne ne pouvait rien. 

Stéphanie Rollin : Bizarrement, dans les rues, on voyait encore les affiches publicitaires de l’exposition (l’image d’une horloge arrêtée, un signe presque prémonitoire, ndlr) qui sont restées accochées bien plus longtemps que prévu, comme d’autres affiches et Unes de magazines dans les vitrines des kiosques. Mais, comme toutes les autres, l’exposition était bel et bien fermée.

D. B. : On a vécu très différemment le confinement lui-même. Chacun de son côté, chacun chez soi, à Paris. Je suis resté deux mois et demi tout seul et je dois avouer que j’ai adoré ce moment. Savoir que tout le monde était au point mort m’a permis de me concentrer pleinement alors qu’en temps normal, je cours derrière le temps. Je n’ai pas voulu me lancer dans un carnet de confinement, pressentant que l’ampleur de l’événement allait nécessiter de longs mois pour être digéré et devenir – ou pas – le matériau d’une œuvre. Mais, j’ai continué à avancer sur des projets. Notamment pendant les premiers jours, je suis parti en quête de minutes de silences pour notre pièce 24 H Silence (157 min/1 440 min) qui consiste en un juke-box contenant 80 disques où sont enregistrées des minutes de silence qui sont observées un peu partout après un drame. C’était une ambiance très méditative et de recueillement chez moi, une sorte de mise en abîme du silence dans le lock-down. Ces recherches m’ont amené vers d’autres pour comprendre les événements dont il s’agissait. 

S. R. : En revanche, moi j’étais plutôt angoissée par l’obligation de rester chez soi, j’avais l’impression d’un monde qui se rétrécissait autour de moi, d’autant que j’habite à côté d’un hôpital et les sirènes incessantes des ambulances n‘avaient pas de quoi rassurer. Mais après quelques temps, je me suis plongée dans la réalisation de notre livre (voir d’Land 4 septembre 020) en étant en contact quotidien avec le graphiste Fred Thouillot. Ça a été une bénédiction : on n’aurait sans doute pas été aussi précis, pas aussi loin dans notre approche si on avait fait le livre dans des conditions normales. Il est devenu une œuvre en soi où tout est recherché et tout est voulu.

Votre travail traite notamment de l’enfermement et du temps suspendu. Cette période a-t-elle nourri votre réflexion et votre production ?

S. R. : On ne s’est pas obligé à produire quelque chose. Il y a juste eu une commande du Mac Val à laquelle on a répondu en sélectionnant des extraits de tableaux anciens où les personnages marquent une pause dans leur lecture en insérant un doigt dans leur livre. L’histoire de l’art regorge de ce motif qui n’est pas vraiment expliqué, mais qui marque un moment de coupure, un instantané. (Une vidéo de cette collection d’images est à voir sur l’Instagram des artistes @brogonrollin, ndlr).

D. B. : J’ai aussi poursuivi une collection de longue haleine qui comprend des feuillets de calendrier de jours passés que j’achète sur des site d’enchères et de lettres de dénonciation… et pendant le confinement, il y en a eu des dénonciations ! On ne sait pas encore ce qu’on en fera, mais c’est un matériau intéressant.

S. R. : Après quelques temps, quelques sorties étaient autorisées. Nous nous sommes donc vu dans certains coins de Paris qui d’habitude croulent sous les touristes et les habitants et qui là étaient vides. Il y avait une rue de Montmartre où un tournage avait été interrompu et où il restait une partie d’un décor évoquant l’après-guerre. Une ambiance très particulière, dans une ville étonnamment silencieuse où le temps s’était arrêté. On a ainsi pris conscience à quel point il y avait peu de gens qui étaient utiles à la survie du monde.

D. B. : Cette période a mis en évidence une inversion des polarités où les professions les moins valorisées deviennent essentielles, où les actifs d’hier se mettent à applaudir ceux qu’ils méprisaient la veille. Notre travail s’est toujours intéressé aux marginaux, aux laissés pour compte et là, ils deviennent le centre de l’attention. On savait déjà que les marges tenaient les lignes, mais cette fois, on l’a expérimenté, on l’a vécu de l’intérieur.

S. R. : J’ai été surprise de voir avec quelle facilité les gens se sont habitués à leur nouveau statut. Le contrôle des masses s’avère plus facile que je ne l’imaginais et on peut penser que la population pourrait s’accommoder de limites bien plus graves, plus contraignantes.

Comment s’est passé l’après ? L’exposition qui réouvre, la création qui reprend ?

S. R. : On était très focalisé sur la réouverture de l’exposition et les questions d’organisation, de négociation avec les collectionneurs. L’exposition n’a rouvert que le 17 juin. 

D. B. : La lecture de l’exposition après le confinement était très différente pour beaucoup de visiteurs ou commentateurs. Certains qui l’avait vue, voulaient en refaire l’expérience et revivre ces questions d’enfermement, d’autres imaginaient que l’exposition s’était comme répandue dans la ville, dans une sorte de prémonition. D’autres encore n’avaient pas eu l’occasion de visiter le Mac Val et avaient lu la presse… On a donc passé beaucoup de temps à faire des visites. C’était un moment très social qui – bizarrement – ne m’a pas vraiment réussi. Je sentais que tout le monde avait lâché les chiens et que la récré était finie. La course allait devoir repartir et avec elle, les doutes, l’insatisfaction, la peur de ne pas faire assez.

S. R. : À l’inverse, j’ai ressenti une sorte de liberté, j’avais hâte de revenir aux affaires, même si ça a pris du temps. On a beaucoup de chance car les collectionneurs nous ont suivi et on a pu placer plusieurs pièces dans des collections importantes.

Dans quelle mesure cette pandémie et ses conséquences vont-elles avoir une influence sur votre travail ? Est-ce un matériau pertinent pour vous ?

D.R. : Ce sont les gens qui nous intéressent. On s’est penché sur ces personnes qui étaient en première ligne : soignants, éboueurs, chauffeurs de bus... On a relevé dans la main de certains leurs lignes de destinée et de coeur et ont les a transformé en néons monumentaux d’une dizaine de mètres. Ils seront installés sur des bâtiments publics. On est encore en train de négocier où. Si nous avons déjà utilisé le néon pour mettre en évidence les lignes de la main, c’est la première fois que l’on travaille avec les deux lignes ensemble. (Pour Fate Will Tear Us Apart, ils ont relevé les lignes de destinée de toxicomanes alors que dans My Heart Stood Still, c’est la ligne de coeur d’un jeune homme marié de force par ses parents qui est transformée en néon, ndlr). 

Comment voyez-vous la suite ? Qu’est-ce qui vous (pré)occupe ?

S. R. : On réfléchit à la transformation de notre exposition qui, en septembre 2021, sera installée au BPS22 à Charleroi. Nous présenteront essentiellement les mêmes pièces, sans doute avec de nouvelles productions, mais les lieux sont très différents et il va falloir s’y adapter. Il faut donc repenser radicalement la scénographie et l’accrochage en tirant parti des forces du BPS22. Il est hors de question de copier-coller l’exposition de Vitry et de choisir la facilité en obscurcissant les salles de type white cube et industriel de Charleroi.

D. B. : On fait des plans, on dessine les espaces. Faire, défaire, refaire… C’est très stimulant. Mais surtout, maintenant, il faut qu’on réfléchisse à de nouvelles œuvres, qu’on se pose les bonnes questions. On a emmagasiné beaucoup d’informations, d’images, de sons. Il faut y mettre de l’ordre et s’imaginer comment transformer ce matériau en œuvre.

Comment décidez-vous qu’une information, une anecdote, une phénomène, une personne peut devenir une œuvre ? Comment juger de la pertinence de ces matériaux récoltés ?

D. B. : Il faut que ça nous émerveille, que ça nous touche. Parfois même que ça me coupe le souffle.

S. R. : Parfois des sujets ont déjà été travaillés par d’autres, parfois il s’avère que ce n’est pas suffisamment fort… alors on les écarte. Cela peut prendre des mois, voire des années avant qu’une production s’en suive. Il faut trouver le bon média, le bon angle, la bonne réalisation, le bon protocole… En général, ces choix s’imposent à nous à un moment donné. 

D.B. : Ces choix sont facilités par le fait que nous nous affranchissons de la nécessité de réaliser des œuvres accrochables, qui rentrent dans un cadre ou même vendables. Si ça ne peut pas intégrer une exposition, tant pis. Tout est possible, tout est autorisé. Il y a des milliers de possibilités, mais une seule réponse. Il faut que ce soit juste.

Comment on sait que c’est juste ? Que c’est fini ?

S. R. : Il faut qu’on soit tout les deux d’accord. Si David me dit « on peut faire mieux », je ne cherche pas à argumenter. Je lui fais confiance, on peut faire mieux. C’est la chance d’être à deux. 

D. B. : À ce moment, quand on sent que c’est juste, il y a un signe physique, une sorte de relâchement, comme si on avait mené un combat qui trouve finalement son issue.

À voir en ce moment : Exposition solo : L’avant-dernière version de la réalité, au Mac Val à Vitry et participation à l’exposition collective Deux ans de vacances au Frac Lorraine.
France Clarinval
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