Les organisations internationales annoncent un essoufflement général des économies développées et des développements pernicieux à la marge

Alarmisme

d'Lëtzebuerger Land du 19.01.2024

Les réjouissances des fêtes de fin d’année à peine passées, s’est produite en l’espace d’une semaine une véritable avalanche de mauvaises nouvelles économiques. Elle a été déclenchée par plusieurs organisations internationales avec la publication de leurs prévisions annuelles. Dès le 9 janvier, la Banque Mondiale, dans un document de 230 pages intitulé Global Economic Prospects, annonçait que l’économie mondiale devrait connaître sa troisième année consécutive de ralentissement en 2024, avec un taux de croissance de 2,4 pour cent, contre 2,6 pour cent en 2023 et trois pour cent en 2022. La Banque est plus pessimiste qu’en juin dernier, en raison de la persistance de politiques monétaires restrictives pesant sur la consommation et l’investissement et d’un commerce mondial en berne pour cause, entre autres, de tensions géopolitiques.

Si la prévision se réalise, le taux de croissance de 2020 à 2024 sera le plus faible depuis trente ans (période 1990-1994). Pour le chef économiste de la Banque, l’indien Indermit Gill, les années 2020 risquent de rester dans les annales comme une décennie d’opportunités gâchées. La moyenne mondiale de 2,4 pour cent est tirée vers le haut par les pays émergents et en développement avec 3,9 pour cent, mais le ralentissement chinois inquiète : la croissance ne devrait plus être que de 4,5 pour cent en 2024 contre 5,2 pour cent en 2023, soit la plus mauvaise performance depuis 1990. Or l’économie chinoise pèse de plus en plus dans le PIB mondial : 19 pour cent contre 25 pour cent pour les États-Unis.

Les économies avancées n’enregistreront qu’un maigre 1,2 pour cent, grâce aux États-Unis (1,6 pour cent). Maigre consolation : tous les pays développés auront en 2024 un PIB par habitant supérieur à son niveau d’avant la crise sanitaire. Mais les autres pays sont toujours en retard, puisque seulement deux pays émergents sur trois se trouveront dans cette situation, un peu plus de la moitié des pays en développement, et largement moins de la moitié des pays les plus fragiles ou touchés par des guerres.

Selon la Banque mondiale, plusieurs risques baissiers continueront de peser sur l’ensemble des grandes régions de la planète en 2024 : intensification des conflits, volatilité accrue des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, affaiblissement de la demande extérieure et catastrophes naturelles liées au changement climatique. Autre sujet d’inquiétude, l’inflation, même en recul, reste préoccupante. L’inflation mondiale est prévue à 3,7 pour cent en 2024 après 5,3 pour cent en 2023. C’est bien au-dessus de la moyenne de 2,3 pour cent observée entre 2015 et 2019 et des deux pour cent visés par les banques centrales. Le reflux prévu est lié à la baisse des prix de l’énergie. Mais l’inflation sous-jacente (hors énergie et alimentation) reste élevée, justifiant le maintien de taux d’intérêt assez élevés. La Banque mondiale s’inquiète de la faiblesse des investissements qui en résulte dans les pays en développement, qui ont pourtant d’immenses défis à relever notamment pour faire face au changement climatique.

Malgré cela, les perspectives pour 2025 sont meilleures, avec un rebond qui permettra de revenir peu ou prou aux taux de croissance de 2023, sauf pour les États-Unis, le Japon et la Chine. Pour la zone euro, selon le vice-président de la BCE, l’Espagnol Luis de Guindos, les premiers indicateurs de décembre confirment que le PIB aurait à nouveau diminué entre octobre et décembre 2023, après un recul de 0,1 pour cent pendant l’été. Or, selon les normes de la BCE, un deuxième trimestre consécutif de baisse signerait une entrée en récession. C’est d’ailleurs le cas de l’Allemagne dont le PIB se sera contracté de 0,3 pour cent en 2023. Mais c’est le seul pays du G7 et le seul grand pays européen dans cette situation. Pour Luis de Guindos le plus inquiétant serait la faiblesse des perspectives à court terme en Europe. La Banque Mondiale est plus optimiste, voyant la croissance rachitique sur l’année 2023 (0,4 pour cent) être un peu meilleure en 2024 (0,7 pour cent) et surtout en 2025 (1,6 pour cent).

Un ralentissement de la croissance signifie que le chômage va augmenter. Selon un document de 120 pages intitulé World Employment and Social Outlook : Trends 2024, publié par l’Organisation Internationale du Travail le 10 janvier, soit le lendemain même de la sortie du rapport de la Banque Mondiale, cela sera effectivement le cas. Mais avec un taux de chômage qui passerait, au niveau mondial, de 5,1 pour cent en 2023 à 5,2 pour cent en 2024, une hausse somme toute modeste. L’OIT juge que le marché du travail fait preuve d’une remarquable résilience face aux politiques restrictives des banques centrales au nom de la lutte contre l’inflation.

L’organisation basée à Genève s’inquiète davantage des conditions sociales. En 2023, les augmentations salariales n’ont pu suivre le rythme de l’inflation, de sorte que les salaires réels ont diminué dans presque tous les pays du G20. « L’érosion du niveau de vie est peu susceptible d’être compensée rapidement », selon l’OIT. Combinée à une faible productivité, elle se traduit par un accroissement des inégalités. Or, sans une meilleure justice sociale il n’est pas de reprise économique durable possible, conclut l’organisation.

Le 14 janvier, la directrice générale du Fonds monétaire international, la bulgare Kristalina Georgieva en a rajouté une couche en évoquant cette fois, indépendamment de la conjoncture, les risques liés au développement de l’intelligence artificielle (IA). « Dans le monde, quarante pour cent des emplois seront touchés. Et plus vous occupez un emploi qualifié, plus ce sera le cas. Ainsi pour les économies avancées et certains pays émergents, soixante pour cent des emplois seront concernés », a-t-elle déclaré en commentant un rapport du FMI publié avant les réunions du Forum économique mondial de Davos, qui ont débuté le 15 janvier.

Les impacts ne seront pas forcément tous négatifs, avec une hausse des revenus pour les salariés disposant déjà de rémunérations élevées, qui pourraient voir leur salaire « augmenter plus qu’à proportion » du gain de productivité que l’IA leur permettrait d’assurer. Mais dès lors les inégalités salariales s’en trouveraient accrues, avec un effet négatif tout particulier sur les classes moyennes.

Pour Kristalina Georgieva, dans un contexte de ralentissement du rythme de la croissance mondiale, « nous avons terriblement besoin d’éléments capables de relancer la productivité ». En ce sens l’IA, malgré les craintes qu’elle inspire, « peut être également une immense opportunité pour tous », à condition que ses effets soient partagés. Il faut donc se concentrer sur les pays à moindres revenus qui présentent un risque de décrochage, en leur permettant de profiter des opportunités offertes par l’IA, mais selon elle « il faut aller vite ».

Super-prévisionnistes

Les prévisions des organismes officiels sont toujours sujettes à caution. Par exemple, en juin 2023, la Banque mondiale pensait que la croissance des pays avancés serait de 0,7 pour cent sur l’année (dont 1,1 pour cent aux États-Unis) alors qu’elle aura finalement été de 1,5 pour cent, soit deux fois plus, dont 2,5 pour cent aux États-Unis. D’où l’idée de l’hebdomadaire britannique The Economist de s’associer depuis 2016 à la société américaine Good Judgments pour établir chaque fin d’année des prévisions sur divers thèmes politiques, socio-culturels et économiques. Les superforecasters sont sélectionnés pour leur capacité à établir des prévisions de qualité. Un test réalisé par le Financial Times sur dix questions posées à 8 500 de ses lecteurs – considérés comme un public particulièrement avisé pour ce genre d’exercice – et à une centaine de prévisionnistes de Good Jugdment a donné un net avantage à ces derniers, avec un score de 0,91 (sur un maximum de un) contre 0,73 aux lecteurs du quotidien.

En 2023, ils ont correctement prévu huit des neuf évènements qui leur étaient proposés. En 2024, ce sont 25 questions auxquelles ils ont dû répondre. Parmi elles, plusieurs portaient sur la croissance économique à venir. 62 pour cent voient le PIB mondial croître de 1,5 à trois pour cent, mais 38 pour cent le voient plutôt entre trois et 4,5 pour cent. Plus des deux tiers voient une croissance supérieure à celle prévue par la Banque mondiale. La même équipe voit les démocrates conserver la Maison-Blanche à la prochaine présidentielle américaine. Rendez-vous en novembre.

Georges Canto
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