On la connaissait dessinatrice, Alicia Jaraba se dévoile comme autrice avec Celle qui parle. Un chef-d’œuvre narratif et graphique de 216 pages sur un personnage historique aussi fascinant que méconnu, La Malinche

Impératrice de la parole

d'Lëtzebuerger Land du 20.05.2022

Le groupe Feu ! Chatterton ont rendu hommage à La Malinche, dans leur album Ici le Jour (a tout enseveli) sorti en 2015. En dehors de cette citation électro-pop, rares sont, en dehors du Mexique d’où elle est originaire (et, dans une moindre mesure du monde hispanique), les références à ce personnage historique de premier ordre qu’est La Malinche, autrement dit Malinalli, autrement dit Malintzin, autrement dit Doña Marina, ou désormais, pour Alicia Jaraba, Celle qui parle. Avec autant de noms pour désigner une seule et même personne, on comprend aisément que son histoire est loin d’être ordinaire.

Malinalli est née au début du seizième siècle dans le petit village d’Oluta, pas très loin de Veracruz. Fille d’un ancien chef (cacique) déchu du village, elle demeure une noble locale, instruite grâce à son père et experte en plantes et en divinités grâce à sa grand-mère. Elle est respectée par la population et a même le droit d’être présente lors des réunions des chefs de la région. Selon la promesse que les autres caciques ont fait à son père, elle prendre même place parmi eux, une fois devenue grande. Mais le destin en décidera autrement.

La jeune fille a toujours craint les Mexicas – que l’histoire a retenu sous le nom d’Aztèques ­–, peuple qui domine la région et qui s’octroie le droit de se rendre régulièrement auprès des peuples soumis pour leur prendre de grandes quantités de maïs, de dindes et autres denrées alimentaires mais aussi des personnes à sacrifier pour leurs dieux. Ce sont eux qui ont emporté d’abord sa sœur, puis son père, sous le regard silencieux des autres chefs du village. La paix étant à ce prix. C’est leur langue, le Nahuatl, que le père de Malinalli lui a enseigné pour qu’elle puisse, un jour, leur tenir tête.

Mais c’est finalement chez les Mayas, l’autre grand peuple de la région, installé lui plus au sud dans la péninsule du Yucatan, qu’elle se retrouvera après avoir été vendue comme esclave par sa propre famille. De noble à esclave, sacrée chute sociale. La voilà en train de cueillir le maïs, de nettoyer les latrines et d’accomplir régulièrement le « devoir conjugal » avec le cacique du Potonchan. Huit ans qui la verront devenir une femme et qui lui permettront également d’apprendre la langue des Mayas.

Un plurilinguisme qui lui ouvrira un destin inattendu quand « les hommes blancs de la mer » reviendront dans la région pour prendre possession des terres et surtout de ses richesses. Esclave parmi d’autres au début, prise de gré ou de force par un de ces conquistadores à la peau blanche et au corps malodorant, renommée Marina par les Conquistadores catholiques, elle deviendra rapidement grâce à sa connaissance des trois principales langues locales, puis également de l’espagnol, traductrice, conseillère, puis également concubine d’Hernan Cortès. C’est ainsi qu’elle se renommera « celle qui parle », autrement dit, « Thlahtoani » en langue nahuatl, mot signifiant aussi « empereur ». Tout un symbole.

Personnage controversé, considérée comme une traîtresse par des descendants de peuples précolombiens, considéré par d’autres comme la « mère » du Mexique moderne, la Malinche a en tout cas vécu mille vies et su s’imposer, en tant que femme, dans un monde et dans une époque à la masculinité triomphante. Cet aspect féministe est d’ailleurs très présent dans les propos d’Alicia Jaraba. Si les sacrifices humains des Mexicas choquent, la relation que le peuple d’Oluta noue avec la terre, les plantes et l’eau distille un propos écologiste on ne peut plus pertinent. Entre féministe et écologie, on se dit que si le récit est clairement marqué par notre époque, ses thématiques sont finalement ne peut plus actuelles.

L’autrice distille son récit au fur et à mesure des chapitres son récit, avec de longues ellipses certes, mais sans précipitation. Elle prend, au contraire, le temps de monter la véritable personnalité de Malinalli, de la laisser prendre la parole et rapidement la laisser dire ce qu’elle pense. Alicia Jaraba parvient aussi dans son récit à résumer en quelques courtes scènes la vie des habitants du nouveau monde pendant cette « Conquista ». Leurs croyances, leurs points communs, leurs alliances, mais aussi leurs rivalités, leurs guerres… mais sans tomber dans un aspect pédagogique.

Le récit est passionnant tout en étant amusant et à portée de tous. Le dessin, léger et semi-réaliste, suggère aussi dès le premier regard les libertés que l’autrice a décidé de s’octroyer par rapport à la vérité historique. Mais la dessinatrice a également tenu, sans rentrer dans le détail, à donner à ses nombreux personnages une profondeur graphique à travers un grand travail sur les expressions corporelles et faciales.

Un ensemble de réussites qui permet au lecteur, malgré la complexité du récit, l’incroyable périple raconté et les nombreux personnages présents, de suivre le propos avec une aisance de laquelle découle un grand plaisir de lecture.

Celle qui parle, d’Alicia Jaraba. Grand Angle

Pablo Chimienti
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