Grand Angle vient de publier le dernier album du regretté Patrice Ordas.
Une bande dessinée sur l’importance de la presse qui tombe à point, mais qui malheureusement tombe aussi à plat

Conflit de canards

d'Lëtzebuerger Land du 25.03.2022

Patrice Ordas nous a quitté en 2019, mais le temps long du milieu de l’édition, et probablement du Covid-19, ont retardé la sortie de son dernier album à mois de mars 2022. Ordas est le scénariste – ou co-scénariste avec Patrick Cothias – de plusieurs grandes séries historiques : L’Ambulance 13, L’Œil des Dobermans, Le Fils de l’officier, La Rafale, Nous, Anastacia R., La Vénitienne, La Nuit de l’empereur… Si pour sa dernière série la scénariste change de partenaire de jeu – c’est Philippe Tarral qui signe ici le dessin et la couleur –, il ne change pas de registre. Comme le titre l’indique, Le Journal – Les premiers mots d’une nation, remonte une nouvelle fois le temps. Cette fois pour plonger en Virginie, aux États-Unis en 1781, en pleine guerre d’Indépendance.

Là, le 15 octobre pour l’exactitude, « dans une tranchée bordée de gabions, à moins de cent mètres de la redoute hérissée de grenadiers hessois du général Cornwallis », à Yorktown, un jeune soldat volontaire de l’armée des Treize colonies fait fi de la boue et de la pluie pour témoigner, par écrit, de ce qu’il est en train de vivre. Le stylo est de fortune et le papier difficile à trouver, mais Nathan Prius se fait un devoir de témoigner de la manière la plus objective possible. « Les hommes sucent des cailloux pour tromper la soif. Les pieds de Simon Bauheim commencent à pourrir à cause de la boue. Bannister a réparé sa carabine. Il assure qu’elle tirera bien les six cartouches que le caporal Burnett nous a distribués ». Ni belles formules, ni grandes envolées, mais des comptes rendus à la précision journalistique. Normal, si le jeune homme tient autant à témoigner de ce qu’il vit dans les tranchées et sur les champs de bataille, c’est que ses écrits sont ensuite envoyés à Richmond et publiés par son patron dans son journal, le Richmond News. « Ça raconte la vie des minutemen » explique simplement le soldat au Marquis de La Fayette qui passe par là un peu par hasard et qui deviendra, à partir de ce jour, son obligé.

Tout semble sourire Nathan Prius. Le Liberty Sentinel, nom qu’il a donné à son journal, est lu et apprécie. Tout lui prédit un brillant avenir dans l’armée, la presse et pourquoi pas la politique. Il a du bagou, il sait écrire et rentre chez lui avec les honneurs. Seul ombre au tableau, son patron, Georges Ellis : Il est non seulement loyaliste, mais surtout un homme sans scrupules. Voulant s’attribuer la paternité des textes du Liberty Sentinel, il n’hésitera pas à porter plainte contre son employé en inventant une prétendue agression physique.

Le début d’une inimitié entre éditeurs de journaux qui aurait pu donner une belle saga façon Maîtres de l’orge, avec ce qu’il faut de cachotteries de trahisons, de vols, de meurtres… sur plusieurs générations. Mais là où l’histoire des Steenfort s’étirait sur sept générations et huit albums, celle de Nathan Prius et Georges Ellis n’aura finalement droit qu’à un seul volume de 56 pages. Bien que l’histoire ait du potentiel et que le dessin réaliste et précis de Tarral soit très agréable à regarder, le récit de ce Journal – Les premiers mots d’une nation s’en trouve devenir obscur, voire impénétrable pour le lecteur. Les longues ellipses tantôt sans didascalies tantôt avec des récitatifs presque infantilisants – « Richmond, 1814. Une vingtaine d’années ont passé. Nathan, désormais âgé, Saskia à son bras, descend l’avenue principale… » – passent mal. Les retournements de situation sont brusques, au point qu’on doit régulièrement relire une scène pour en comprendre le sens, et la précision historique voulue par le scénariste, finit d’embrouiller le lecteur non spécialiste de la période.

Et puis, et surtout, le compte n’y est pas. Le sous-titre de l’album, Les premiers mots d’une nation donne à penser que l’ouvrage racontera la naissance des États-Unis à travers ces deux journaux qui s’opposent. L’idée semble bonne, mais rien ne dépasse l’opposition entre les deux personnages. Bien peu nous est finalement raconté de cette guerre d’Indépendance, du périple de La Fayette – du coup que vient-il faire ici ? –, des États-Unis des présidences Washington, etc. On le regrette.

Dans le communiqué de presse accompagnant l’album, Hervé Richez, le directeur du label Grand Angle explique que ce récit devait être celui « d’une grande épopée », qu’Ordas « avait tout imaginé (…) une famille, les Prius, dont il adressé l’arbre généalogique de 1765 à nos jours, donnant à chacun de ses membres une dimension et un rôle dans l’essor de ce qui deviendra peu à peu un groupe de presse ». Ce récit-là, à l’heure des fake news et de la désinformation éhontée, on a clairement envie de le découvrir, mais avec Journal, ce n’est malheureusement pas ce qu’on a entre les mains.

Le Journal - Les premiers mots d’une nation de Ordas et Tarral. Grand Angle

Pablo Chimienti
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