Chroniques de l’urgence

Le sinistre message du bulbe humide

d'Lëtzebuerger Land vom 23.07.2021

C’est le genre de définition qu’on espérait ne jamais avoir à apprendre. Mais dans les lieux sévèrement impactés par des coups de chaleur inédits ces dernières années, les habitants ont été amenés à s’y intéresser nolens volens. Il s’agit de la température de bulbe humide (wet bulb temperature) et de la température au thermomètre-globe mouillé (wet bulb globe temperature).

La première est celle enregistrée par un thermomètre entouré d’un tissu humide. À cent pour cent d’humidité de l’air, elle est égale à celle de l’air ; lorsque l’humidité est moindre, elle est plus basse du fait du refroidissement causé par l’évaporation. La transpiration nous permet de faire face à des pics de chaleur seulement pour autant que l’air ambiant est capable d’absorber de la vapeur d’eau. Dans un environnement saturé à cent pour cent, cette capacité tombe à zéro. Ainsi, une température de bulbe humide supérieure à 35°C est susceptible d’être fatale même pour des personnes en bonne santé si elle est soutenue. Cela vaut aussi si elles se trouvent à l’ombre et disposent d’une quantité d’eau illimitée. La seconde est un indice composite qui permet d’évaluer de manière encore plus précise le degré de stress calorique sur l’organisme humain en prenant en compte aussi l’ensoleillement, qui varie dans le temps selon l’angle du soleil, et indirectement le refroidissement éolien et la couverture nuageuse.

Alors que notre civilisation fossilo-dépendante s’acharne à vouloir ébouillanter la planète, ces indices sont appelés à prendre, hélas, de plus en plus d’importance. Ils permettent de cerner l’impact des canicules sur le corps humain mieux que la température absolue ou la température apparente. Si leur principale utilisation a été jusqu’ici de définir des seuils objectifs pour protéger certaines professions exposées, ils sont à présent surveillés lorsque des populations entières souffrent de conditions météorologiques extrêmes.

Nous sommes des animaux à sang chaud capables de survivre dans le froid et la chaleur extrêmes pour peu que nos systèmes de défense fonctionnent. Lorsque le mercure grimpe en même temps que l’humidité de l’air, la sueur cesse de nous rafraîchir. L’électricité dont nous avons besoin pour faire fonctionner la climatisation – si nous en disposons – peut alors facilement venir à manquer. Dans The Ministry for the Future, un saisissant roman sur les impacts de la crise climatique, Kim Stanley Robinson décrit une vague de chaleur sans merci qui s’abat sur une région de l’Inde et décime ses habitants, qui se réfugient dans un lac plus chaud qu’un bain et à l’eau souillée par les cadavres. Par rapport à ce qui attend certaines zones particulièrement vulnérables, les épisodes cataclysmiques vécus ces dernières semaines par les populations du littoral du Pacifique nord-américain, en juin 2019 par ceux de la région de Bassorah en Irak ou à plusieurs reprises par les 200 000 habitants de Jacobabad au Pakistan (plus de 52°C en juin) ne sont qu’un avant-goût.

Jean Lasar
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