Anne Imhof fait résonner et resplendir le Palais de Tokyo, lieu interdisciplinaire mis à nu par Lacaton &Vassal

Béton brut pour natures mortes

d'Lëtzebuerger Land du 23.07.2021

Changement on ne peut plus radical, en toutes choses. Après la rénovation exemplaire – on ne s’intéressera pas au coût, tant que l’argent est là – de la Bourse du Commerce, le cocon de béton brut du Palais de Tokyo. Cela change du béton de toute finesse du cylindre de Tadao Ando, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal s’y étaient pris tout autrement avenue du Président-Wilson, il y a une vingtaine d’années, une mise à nu du bâtiment construit en 1937, pour l’exposition internationale, on dirait une friche d’architecture, d’art déco, plutôt que cocon d’ailleurs, car les architectes français ont ouvert au maximum le lieu, créé de l’espace, de la dimension. Mais les deux, l’architecte japonais comme le bureau français, ont eu le prix Pritzker, le premier dès 1995, Lacaton & Vassal en mars dernier.

Voilà en ce qui concerne les contenants et leurs créateurs. D’une part un écrin, de l’autre une étendue, des volumes offrant toutes sortes de possibilités comme il convient quand il s’agit de faire se rencontrer, se mêler les disciplines dans leur diversité et leur variété. Pour le contenu, d’une part l’ostension de pièces d’une collection, de bijoux de famille ; de l’autre la liberté, le fait de donner carte blanche à un(e) artiste, en l’occurrence l’Allemande Anne Imhof. Quelques années après Tino Sehgal, on pouvait leur faire confiance, après leur Lion d’or de Venise, pour Sehgal ce fut en 2013, pour Imhof en 2017, pour des performances l’une plus réduite, on dira maïeutique dans la constante mise à contribution des visiteurs, l’autre, Imhof dans la foulée de Faust, de ses velléités et ambitions, plus radicale, plus baroque aussi. Pour la jeune femme, elle se situait ainsi dans la tradition si ancrée dans son pays du Gesamtkunstwerk.

On ne qualifiera pas de même sa prise de possession du Palais de Tokyo. Du moins en attendant, car l’exposition prendra sans doute une tout autre allure en octobre (avant de finir) avec des animations, l’artiste elle-même voyant volontiers entre autres interventions une danse macabre, procession vers les sous-sols du palais. Pour le moment, si le Gesamtkunstwerk obéit normalement à un plan général, s’organise autour d’un concept, là il a bien le titre de Natures mortes, mais à prendre plutôt au sens du mot anglais. À rapprocher toutefois aussi de l’idée de vanité ; en tout cas, Anne Imhof et sa troupe, elle évoque une famille choisie, des affinités électives donc, ils se sont tous mis à prendre le pouls du monde et des temps où nous vivons.

Si des voix résonnent dans les murs comme délaissés, pour écouter pour vrai la chanteuse Eliza Douglas, la musique plus largement, ce sera pour plus tard. Il faut se contenter d’une belle et grande vidéo. Et après se glisser dans une sorte de labyrinthe, ouvert tantôt sur des accès plus larges, des avenues, avec telles délimitations, invitant tantôt à explorer des coins et recoins, et descendre après dans des parties plus cachées encore. Anne Imhof insiste sur sa condition de peintre, c’est l’espace tout entier du palais qu’elle a peint, mis en peinture. Au lieu de parler d’éparpillement, on dira le visiteur exposé d’un bout à l’autre à des irradiations.

Chose évidente avec ce qui se rapproche le plus d’une salle de musée, le cycle Axial Age, de Sigmar Polke, les panneaux réalisés à l’occasion de la Biennale de Venise en 2007, depuis ils ont intégré la collection Pinault. Même effet avec le sublime tableau de Cy Twombly, mais Anne Imhof y a mis en opposition un objet, une sculpture, une plateforme qui tient du tremplin, à moins qu’on ne s’en serve pour le repos. On médite face à la peinture, ou on y plonge. L’exposition comporte des œuvres d’une trentaine d’artistes, cela va de Géricault à nos contemporains, mélangées aux réalisations d’Anne Imhof elle-même.

Venue tardivement à l’art, elle est entrée à vingt-huit ans seulement à la Städelschule, Anne Imhof a depuis investi les lieux les plus signifiants, les plus parlants du présent artistique, à commencer par le Portikus, à Francfort, et la Hamburger Bahnhof, à Berlin. Une personne queer, elle-même se qualifie ainsi, une artiste qui va droit dans son art, les yeux fixés avec acuité, sans indulgence, sur son environnement, dont le moindre mérite n’est pas de s’appuyer dans son travail sur l’héritage le plus noble et le plus exigeant.

Lucien Kayser
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