Bédé

Cocteau, une biographie onirique

d'Lëtzebuerger Land du 02.10.2020

Il y a des couvertures réussies et d’autres extraordinaires. Celle de Cocteau, l’enfant terrible fait partie de ces dernières. Avant même la prise en main de l’album on sent que quelque chose de spécial attend le lecteur. Blanche immaculée, si ce n’est pour ce trait doré reprenant le style graphique et les traits du réalisateur de l’inoubliable La Belle et la Bête, elle est d’une beauté attirante.

Ce trait doré sera la seule touche de couleur et le seul emprunt à l’esthétique unique de Cocteau tout au long de ce roman graphique de 235 pages. Pour raconter la vie de cet artiste inclassable, François Rivière (Albany, Victor Sackville, Le Privé d’Hollywood…) et Laureline Mattiussi (Prix Artésia 2010 pour L’Île au poulailler) ont décidé de reprendre le concept du Testament d’Orphée, le film-testament dans lequel Cocteau met en scène sa mort et sa résurrection dans un autre espace-temps. Un monde parallèle où Cocteau se retrouve sur le banc des accusés.

On ne tardera pas à savoir les charges retenues contre lui. « Jean Cocteau. On vous accuse d’être un touche-à-tout, un dilettante mondain, un séducteur opportuniste, un poète superficiel et fantaisiste / Votre œuvre ne suit aucune logique. Vous êtes tour à tour poète, dramaturge, écrivain, réalisateur, dessinateur/ Vos métamorphoses agacent/ Vos intérêts multiples, votre sociabilité frénétique empêchent d’appréhender votre œuvre avec distance/ On vous manque souvent de respect. Peut-être parce que vous manquez de sérieux/ A-t-on jugé votre œuvre avec trop de désinvolture ou êtes-vous un imposteur ? Un être éparpillé, pris en défaut de profondeur ? » peut-on lire dans la préface de ce récit en sept chapitres et un épilogue. Voilà qui est envoyé !

Un procès prétexte pour revenir, entre éléments biographiques et évocations oniriques, sur la vie et l’œuvre de cet enfant terrible de l’art qu’a été Cocteau. Et, comme espéré, les auteurs ne négligent aucun des aspects de Cocteau. Ni ses succès, ni ses controverses. L’artiste était profondément haï par les surréalistes tandis que l’homme – ouvertement homosexuel – agaçait les bienpensants par sa légèreté et sa mondanité exacerbée.

« Ce Cocteau, l’enfant terrible rend justice et justesse à un artiste qui aura payé au prix fort son désir : un goût de la vie. Il voulait tout : romantique, absolu, facétieux et avant-gardiste. Mais aussi narcissique, opiomane, isolé dans ses amours impossible… tantôt adulé comme le parangon de l’artiste à la française, tantôt lâché comme un chien », écrit Arnaud Cathrine qui a donné corps et voix à Cocteau dans le spectacle Sous le soleil exactement. Il ajoute : « On redécouvre un Cocteau à multiples facettes, ce Jean dont l’histoire se plait d’ordinaire à ne retenir que quelques motifs tracés à gros traits (…) Et puis, quel bonheur de faire connaissance avec le jeune Cocteau ».

Les auteurs remontent jusqu’en 1902, quand le jeune Cocteau fréquentait le lycée Concordet à Paris. Il a treize ans à peine, son père s’est déjà suicidé et le jeune homme n’est pas encore un des artistes les plus marquants du XXe siècle. Il n’a pas encore été bouleversé aux larmes par le choc esthétique du scandaleux Sacre du Printemps, il n’est pas encore devenu la coqueluche des salons parisiens, il n’a pas encore rencontré Proust, Picasso, Chaplin, Anna de Noailles…. Il n’a pas encore connu les horreurs de la Der des ders, n’a pas encore expérimenté l’opium, pas encore connu l’amour, d’abord en la personne de Raymond Radiguet, puis de Jean Marais, il n’est pas encore devenu un avant-gardiste scandaleux, il n’est pas encore parti, dans les traces de Jules Verne, faire un tour du monde en 80 jours… Il n’a pas non plus encore écrit un vibrant hommage à Arno Breker, sculpteur officiel du Troisième Reich, en pleine occupation.

Cocteau, l’enfant terrible porte finalement bien son nom. Il décrit un homme complexe, mais entier, et une vie pleine d’excès que Rivière et Mattiussi entrecoupent d’extraits des œuvres – aussi bien écrites que visuelles – de l’artiste, entre fidélité historique et littéraire et libertés narratives. Un album à la hauteur du personnage.

Cocteau, l’enfant terrible, de François Rivière et Laureline Mattiussi. Casterman. EAN : 9782203131767

Pablo Chimienti
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