Un problème de taille

d'Lëtzebuerger Land vom 03.06.2022

Cette période de l’année qui coïncide avec l’approche de l’été et la saison des barbecues ou des apéritifs prolongés devrait être propice à l’optimisme le plus complet. Pourtant, à moins d’être aussi philosophe que Voltaire et penser que le bonheur consiste à cultiver son jardin, ou d’être suffisamment riche pour embaucher un paysagiste à temps plein, c’est aussi le moment où l’on réalise pleinement les litres de sueur nécessaires à la réalisation de cet idéal de l’existence pavillonnaire : un gazon bien vert, entouré d’une haie parfaite, derrière une maison si possible tout aussi parallélépipédique.

En effet, derrière les saucisses et les Aperol Spritz dégustés en plein air se cachent des heures à tailler les troènes, les thuyas, les ifs et autres conifères. La nature, soi-disant notre amie, notre mère nourricière, souvent présentée comme la victime de nos comportements prédateurs est, si l’on y regarde un peu mieux, sans pitié. On peut essayer de remplacer les arbustes par des plantes grimpantes, style du lierre sur un grillage, ou, pour un peu plus de liberté, panacher des feuillus et des plantes à fleurs, voire alterner brise-vues moches et plantations minimalistes à base de graminées, le résultat est le même : vous pensez que c’est vous qui dominez le végétal, vous imaginez asseoir la supériorité de l’espèce humaine à coup de sécateur, jusqu’au moment où vous vous absentez une semaine, et où vous découvrez, à votre retour de vacances, qu’une forêt vierge a remplacé votre jardin.

Sur la carte des corvées ménagères, on peut certainement situer cette activité quelque part entre la tonte du gazon – pour le côté vert et tranchant – et le nettoyage des vitres – pour le côté propre et net. Car couper n’est qu’une petite partie des tâches nécessaires. Il faut grimper sur un escabeau, tracer des lignes au cordeau, déloger les espèces qui auront élu domicile dans cet amas de verdure, ramasser ce qui est tombé pendant l’opération, le broyer ou le porter au centre de tri et entretenir son matériel avec soin. Autant d’éléments qui en font, en général, une tâche plutôt masculine. D’ailleurs, les hommes vous le diront, ils ne croient pas ceux qui prétendent que « la taille n’a pas d’importance ». Si votre épouse vous offre un nouveau taille-haie, si vos voisins vous dévisagent comme un malpropre, alors même que vous faites bien attention à laver votre voiture tous les dimanches, pas besoin d’être un fin psychologue pour comprendre le message. Il est temps de retourner au jardin.

Soyons honnêtes, même sans se lancer dans l’art topiaire, l’opération n’est pas sans procurer une certaine satisfaction. Au moment de vous confronter à la nature, armé de votre cisaille, vous vous sentez face à la boule de buis comme Michel-Ange devant son bloc de marbre. Pour les plus modestes, qui ne se sentent pas une âme d’Edward aux mains d’argent, vous pouvez au moins ressentir la même impression que le coiffeur de Boris Johnson au moment où il est temps d’intervenir : quel que soit le niveau de vos compétences, vous devriez bien arriver à améliorer la situation.

On commence timidement, puis le bourgeon appelle le rameau, le rameau appelle la branche, et la branche appelle le tronc. Emporté par son élan, on donne un nouveau sens au concept de « résilience », en donnant l’occasion à ses massifs de prouver leur capacité à se reconstruire après un traumatisme. Si vos rosiers ressemblent aux rues de Luxembourg après le passage des camions Sogeroute, pas de panique. La différence avec les chantiers de la capitale, c’est qu’il n’y a pas besoin d’attendre longtemps pour que ça repousse. Selon un principe assez pervers, les végétaux grandissent d’autant plus vite qu’ils sont coupés courts. Ce qui condamne les tailleurs les plus zélés à être d’autant plus assidus que leurs opérations seront radicales. Il y a quand même un moment où il faut se demander si vous n’avez pas basculé du côté de la maltraitance végétale : lorsque les employés de la déchetterie vous reconnaissent et ne vous demandent plus votre carte d’accès !

Cyril B.
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