Chroniques de l’Urgence

L’hélice des crises imbriquées

d'Lëtzebuerger Land du 10.06.2022

Pour ceux qui ont lu ne serait-ce que les résumés des derniers rapports du GIEC, il ne devrait faire aucun doute que les crises secouant l’humanité sont appelées à s’aggraver et leur fréquence à augmenter. La civilisation humaine s’est épanouie pendant une période remarquablement longue de stabilité du climat terrestre, et grâce à elle. Le réchauffement induit par le système thermo-industriel a d’ores et déjà mis un terme à cette stabilité, tandis que les autres impacts de notre rapport inconsidéré à la nature – perte de biodiversité, détérioration des sols, acidification des océans, multiplication des zoonoses, pour ne citer que ceux-là – créent des risques additionnels de déstabilisation. Ces risques devraient se combiner en grappes et à s’autoalimenter, avec des effets d’emballement tant au niveau des systèmes naturels que des structures sociétales, politiques et économiques. Le tout avec cette particularité que ces perturbations sont imprévisibles quant au détail de leurs occurrences et enchaînements, mais inévitables dans l’ensemble à moins d’un changement de cap immédiat et radical. Par ailleurs, ceux qui trinquent en premier sont presque toujours les plus vulnérables et les moins responsables des ruptures d’équilibre que notre modèle économique impose à la nature.

La période de turbulence qui s’est ouverte en février dernier avec l’invasion de l’Ukraine, deux ans environ après que la planète a été frappée par la pandémie du coronavirus, nous offre un aperçu de cette succession toujours plus rapide de crises en tous genres, pour lesquelles les bouleversements climatiques ou notre traitement abusif du monde naturel sont souvent la cause, directe ou indirecte, ou un facteur aggravant.

Le renchérissement des matières premières, initié dès l’an dernier par les perspectives de reprise après la pandémie, illustre bien cet enchevêtrement infernal. La guerre en Ukraine a attisé le phénomène, récompensant mécaniquement l’envahisseur qui tire environ 60 pour cent de ses ressources d’exportation des énergies fossiles. Les compagnies pétrolières et gazières, flairant la bonne occasion, en ont profité pour susciter une rareté fictive de leurs produits : elles empochent en ce moment des bénéfices astronomiques, se sentant le vent en poupe. Avec notre propension au traitement symptomatique plutôt que systémique des crises, nous en avons fait un problème de « pouvoir d’achat » ou d’« inflation » – au lieu de faire le procès de notre addiction au pétrole et au gaz en particulier et de notre boulimie de consommation en général.

L’Ukraine étant un grenier à blé, la guerre dans ce pays et le blocage des exportations par la Mer Noire orchestré par la Russie menace de famine des pays du Moyen Orient et d’Afrique. Les nations courent à leur chevet, tentant de desserrer l’étau en intervenant auprès des gouvernements concernés. Mais questionner dans ce contexte l’emprise démesurée de quatre entreprises mondiales de négoce, Archer Daniels Midland (ADM), Bunge, Cargill et Louis Dreyfus, les fameuses « ABCD » qui contrôlent 90 pour cent du commerce mondial de céréales, sur les échanges intercontinentaux de blé et leur capacité à manipuler les stocks à leur avantage ? Interroger les distorsions qu’une production massive de viande impose aux marchés alimentaires globaux en détournant pour le fourrage une part notable de produits utilisables comme nourriture humaine ? Que nenni.

La variole simienne a beau n’être pour l’instant qu’une menace diffuse, son émergence un peu partout vient nous rappeler que notre obstination à empiéter sans égards sur les écosystèmes sauvages n’a pas été remise en cause à la lumière du coronavirus. Or, celui-ci vient tout juste de causer au moins 6,3 millions de morts et n’est pas encore effacé des tableaux de bord des gouvernements. La communauté médicale avoue ignorer beaucoup de choses sur ce nouveau risque sanitaire, pour lequel un remède vaccinal n’existe pas encore, mais le Dr Michael Ryan, directeur des programmes d’urgence de l’OMS, a pris soin de rappeler qu’il « serait peut-être nécessaire de changer les pratiques agricoles, sociales et de conservation des aliments pour éviter de futures épidémies ».

Le GIEC a tenté, dans son rapport de cette année intitulé « Impacts, adaptation et vulnérabilité », de synthétiser ces interdépendances et rétroactions d’une complexité redoutable dans un diagramme baptisé « risk propeller », qui propose « une nouvelle compréhension des interconnexions ». En qualifiant les différents liens d’impact, d’exposition et de vulnérabilité qui existent entre changement climatique, écosystèmes (y compris la biodiversité) et la société humaine, ce schéma permet de mieux appréhender les leviers à notre disposition.

Ce rapport aborde aussi la question des risques additionnels liés aux conflits. Sur ce point, il se montre plus prudent que sur les risques directement induits par les impacts physiques du réchauffement. Ainsi, « comparée à d’autres facteurs socio-économiques, l’influence du climat sur les conflits est estimée relativement faible ». Mais en cas de niveaux élevés de réchauffement, « les impacts d’extrêmes météorologiques et climatiques, en particulier les sécheresses, en accroissant la vulnérabilité, affecteront de plus en plus les conflits violents intra-étatiques ». Le renchérissement des produits alimentaires causé par les bouleversements déjà engagés et ceux à venir, en particulier les combinaisons d’épisodes de chaleur et de sécheresse, risque selon le GIEC de « réduire les revenus des ménages et d’entraîner des risques sanitaires de malnutrition et de mortalité liée au climat en cas d’absence de mesures d’adaptation ou de mesures limitées, surtout dans les régions tropicales ».

Les dogmes libéraux ont affirmé pendant des décennies la robustesse intrinsèque de notre système économique, capable selon eux de surmonter tous les aléas. L’actualité chahutée de ces derniers mois nous montre que c’est le contraire qui est vrai : incapables de prendre au sérieux les avertissements des scientifiques, nous avons mis en place, au nom de la soif de profit érigée en vertu suprême, un système global d’une fragilité extrême qui exacerbe les inégalités et polarise les sociétés. Une polarisation qui devient elle-même un obstacle aux tentatives de changer de modèle et tend à nous enfermer dans notre fuite en avant. Le « risk propeller » du GIEC vient nous rappeler à point nommé que ce sont malgré tout les humains qui déterminent dans quel sens tourne l’hélice : dans un sens, celui de l’inertie, vers la délitescence ; dans l’autre, celui de l’action, vers un possible sauvetage.

Jean Lasar
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