L’éventail est large, l’expérimentation riche, au Wandhaff,
entre peintures, sculptures, photographies

Triplette niçoise

d'Lëtzebuerger Land du 09.10.2020

Bien sûr, vous aurez deviné, ils sont trois, mais ce n’est pas une équipe de jeu provençal ou de pétanque. Bien que rien n’eût empêché qu’ils pratiquent ce sport quand ils étaient ensemble à la Villa Arson, à Nice, raison suffisante de les exposer ensemble : Noël Dolla, comme professeur, Pascal Pinaud et Philippe Ramette, comme étudiants, qu’une génération exactement sépare. Ils se trouvaient réunis sur la colline Saint-Barthélémy, dans cet endroit qui est à la fois école nationale supérieure d’art, centre d’art, résidence d’artistes et médiathèque, dans un beau domaine, pas moins de deux hectares, de quoi avoir la place pour un terrain pour pointeurs et tireurs.

On les retrouve donc en autre triplette, au Wandhaff, à la galerie Ceysson & Bénétière, jusqu’au 21 novembre prochain. Il est d’autres raisons ou explications pour leur réunion : leur farouche goût de l’expérimentation, pousser leur art dans ses retranchements ; leur propension à travailler en séries ; et puis le résultat est là aussi, d’une grande et passionnante exposition (pas moins d’une centaine d’œuvres) aux carrefours de la peinture, de la sculpture et de la photographie. Et de la même façon que ces techniques, l’autonomie des trois n’exclut pas qu’ils se répondent. On nous apprend que Noël Dolla, dans son enseignement, privilégiait la disputatio, pour faire simple, en ce qui concerne cette méthode de la scholastique médiévale, en termes modernes, disons la discussion organisée, dialectique. Elle est au Wandhaff encouragée entre les œuvres par le vaste lieu très ouvert qui invite à de larges coups d’œil, elle est portée par l’accrochage, par l’agencement général.

À chacun des trois son propre discours, articulé en séries qui s’entremêlent. Ainsi, dès l’entrée, à gauche, sur le grand mur, les peintures acryliques sur toile de Noël Dolla, très colorées, avec leurs figures géométriques pointues allant dans tous les sens des tableaux : des triangles obliques, allongés, aigus, qui montent dans les toiles tels des fusées, redescendent, dans un dynamisme égal. On sait la manière de Noël Dolla, sa prédilection pour les points ou les lignes. Dans la série des Plis et replis, les lignes sont larges, prennent toujours un côté de la toile qu’elles semblent encadrer, pour rentrer de plus en plus au milieu, prêtes à l’envahir et n’en laissant qu’un espace central ouvert.

Ce sont là des peintures plus construites, même si elles sont prises dans un mouvement. Plus de liberté dans la série Sniper, dans des formats différents : comme des trous, des fois avec des éclaboussures autour, de sorte que l’image d’impacts (de balles) s’impose, accentuée par le titre. Et ces peintures portent en plus une date, du 14 mai 2018, celle-là rappelle la mort d’une cinquantaine de Palestiniens non armés tués par des tireurs d’élite israéliens lors d’une marche en souvenir de la nakba, l’exode de la population arabe à la création de l’État d’Israël.

Impossible, devant tant d’abondance, tant de diversité, d’être tant soit peu global, voire juste envers chacun des trois. Pour Pascal Pinaud, c’est la série des Test’Art qui retient le plus notre attention, des photographies sur aluminium, sous vernis, mais elles tiennent d’une peinture d’une extrême finesse, exhalent (par leur légèreté) beaucoup de poésie, et pour leur côté quasi immatérielle, on dirait un charme atmosphérique. Après, on s’attache à l’usage par Pascal Pinaud de la laque automobile (sur tôle par exemple), avant de s’attarder face à deux exemplaires de la série Patère, les deux distants d’une demi-douzaine d’années, preuve d’une continuité dans la recherche. Des verres, peints, ou réfléchissants tels des miroirs, de formes diverses, des fois très allongés, accrochés justement à une pièce de métal fixée au mur, on s’en sert normalement pour suspendre un vêtement. Là, les œuvres n’ont aucun mal à s’approprier l’espace mural, dans un beau dialogue de rigueur et d’irrégularité.

Des liens se tissent entre les séries, entre les artistes, et là-dessus, voici le personnage de Philippe Ramette, entre sculpture et photographie, dans son costume noir, qui vient tout mettre en question. Non pas les œuvres des autres, ni l’exposition ; plus et mieux que cela, notre perception, notre point de vue sur les choses, sur le monde. C’est que notre homme se glisse dans les paysages, s’y installe, de la façon la plus extravagante, c’est renversant, au sens propre du terme. Prenons un autre exemple, d’une sculpture de bronze, de taille moyenne : ça s’appelle Éloge du déséquilibre, mois oui, pour un bonhomme, un athlète peut-être, debout de manière bien oblique, le bras droit étendu dans le vide comme s’il s’appuyait contre un mur. Joli paradoxe où il s’agit d’un équilibre tout artificiel. De même, Philippe Ramette parle pour ses photographies qui nous entraînent et font plonger dans les fonds sous-marins d’exploration rationnelle ; c’est souvent justement d’un emploi strict de la raison que lle rêve, l’imaginaire prennent leur envol.

Dolla, Ramette, Pinaud, jusqu’au 21 novembre à la galerie Ceysson & Bénétière à Wandhaff

Lucien Kayser
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