Créé en 1733 pour le King’s Theatre de Londres, Orlando met en musique le conflit intérieur d’Orlando, chevalier de Charlemagne, partagé entre son devoir guerrier et sa passion amoureuse pour Angelica. Cet opéra est l’un des sommets de la production lyrique de Händel où la magie et l’enchantement tiennent une place prépondérante. L’intrigue s’articule autour d’un quatuor amoureux où ceux qui aiment ne le sont pas en retour : Orlando délaisse gloire et prestige pour l’amour d’Angelica mais celle-ci est éprise du prince Medoro qu’aime la bergère Dorinda. Rappelant ses devoirs guerriers à Orlando, le mage Zoroastro viendra remettre de l’ordre dans tout cela.
La metteuse en scène Jeanne Desoubeaux transpose l’histoire au cœur d’un musée où des enfants se sont laissés enfermés. Ils assistent à l’intrigue amoureuse par le biais de tableaux qui prennent vie sous leurs yeux. Une lecture troublante qui se joue des frontières entre rêve et réalité, enfance et monde adulte, passé et présent.
Les décors de la scénographe franco-britannique Cécile Trémolières sont particulièrement somptueux dès les débuts où les élèves jouent, courent et découvrent les portraits alentours, avant que le gardien Zarastro les calme par magie. C’est encore très beau quand Orlando va aux enfers, en une scène évoquant les toiles d’Yves Tangy, sur fond rose sombre tirant sur le pourpre, devant quelques rochers et arbres. Les tableaux vivants desquels sortent Angelica, Merolo et Dorinda – Orlando sortant littéralement de son portrait -, font penser aux tableaux champêtres de François Boucher et de Fragonard, et, même, pourquoi pas, à Greuze.
Les costumes de l’artiste couturier français Alex Costantino semblent à l’intérieur de ceux-là surréalistes. Du costume de gentilhomme d’Orlando dans le musée moderne, à ceux des enfants en démons des enfers, en passant par celui de Dorinda en bergère dans le musée et de celui d’Angelina en noble du 18e siècle aux couleurs de l’arc en ciel, leur style et leur élégance ne cessent d’étonner.
Il faut continuer les éloges avec l’orchestre des Talens Lyriques dirigé par le chef français Christophe Rousset. Christophe Rousset a déjà laissé un excellent souvenir en dirigeant avec un Mithridate de Mozart acéré, aiguë, et tranchant pour mettre à nu les psychés des personnages au Théâtre des Champs Élysée. Il tient ici un orchestre opulent, rond et baroque, avec lequel il tend la ligne directrice, le chemin musical pour ainsi dire, de l’opéra. Et continuer encore avec la qualité des chanteurs, qui tous ont une articulation parfaite leur permettant d’être compréhensibles et audibles par-delà la fosse. Avec eux, les passages des récitatifs aux arias sont quasi naturels, et sans heurts. Que ce soit l’Orlando de la mezzo israélienne Noa Beinart, à la voix grave mais souple, dès son premier « Non fu già men forte Alcide » à son dernier « Già l’ebbro mio ciglio », le Medoro de Rose Naggar-Tremblay, au timbre plu grave, mais sans lourdeur, dès son « Se il cor mai ti dirà » à son « Vorrei poterti amar », l’Angelica de la soprano française Mélissa Petit au charme frais, bien qu’alourdi par la gravité de son personnage, tendant vers le naturel de son « Chi possessore è del mio core » à son « Così giusta è questa speme », ou la Dorinda de la soprano Michèle Bréant, au timbre légèrement plus grave, mais non moins plaisant dès son « Ho un certo rossore » à son « Amor è qual vento » leur tissu vocale semble une tapisserie noble, grave et velouté de bout en bout. Leurs voix s’accordent et s’étagent parfaitement à chaque duo, comme ceux de Angelina et Merolo, ou Dorinda avec ceux d’Orlando, dans à leur clarté.
Seul peut-être le Zoroastro du basse Olivier Gourdy trahit un manque de relief, avec des récitatifs trop proches des arias. La plus grande qualité de ces musiciens est de révéler en sous-main la matière musicale raffinée de cet opéra. Un peu plus de feu, d’engagement dans le jeu d’acteur aurait nonobstant donné plus de reliefs à ce drame.
Mais le plus gave n’est pas là. Le problème auquel les spectateurs sont confrontés ici est la surimpression d’une autre histoire, celle des enfants enfermés dans le musée la nuit et voyant l’histoire d’Orlando, à celle du libretto. Le jeu de scène des protagonistes en devient le plus souvent ennuyeux, abscons et sans rapport avec l’histoire narrée. Ainsi les enfants qui restent muet durant l’opéra, dansent comme au temps de Louis XIV, finissent par se venger de Zoroastro et retrouvent leurs parents, sans que le spectateur ne comprenne vraiment le rapport avec la folie d’Orlando. Ce mariage de deux intrigues n’ayant rien à voir l’une avec l’autre, pèse de plus en plus au fur et à mesure de la pièce. Un spectacle pour la photo et pour les oreilles, mais pas vraiment un film, comme dirait un cinéphile.