Les banques européennes et américaines passent leur stress test

Scénario noir

d'Lëtzebuerger Land vom 13.08.2021

L’été est devenu la saison de la publication aux États-Unis et en Europe des stress tests bancaires. Outre-Atlantique la Fed a rendu publics le 25 juin les résultats de sa vague semestrielle (la précédente remontait à décembre 2020). En Europe leur divulgation, survenue le 30 juillet, était particulièrement attendue. En effet pour cause de crise sanitaire, les tests qui devaient être publiés en juillet 2020 ont été retardés d’un an, de sorte que les précédents remontaient à 2018. Depuis il y a eu la pandémie qui a fortement impacté le secteur bancaire.

Les grandes banques américaines ont passé haut la main les tests de résistance effectués désormais semestriellement. « Les 23 grandes banques testées disposaient toutes de montants en capitaux bien supérieurs à ceux exigés au vu des risques », a indiqué la Réserve fédérale. En raison de la sévérité des scénarios des tests (lire encadré) elles perdraient certes plus de 470 millions de dollars de fonds propres dont près de 160 milliards de pertes liées à l’immobilier commercial et aux prêts aux entreprises. Leur « average tier-one capital ratio » passerait de treize à 10,6 pour cent, mais il resterait encore plus de deux fois supérieur aux cinq pour cent requis par le Dodd-Frank Act de juillet 2010.

Du coup, les restrictions spécifiques imposées pendant la pandémie ont été levées le 30 juin. Pour conserver du capital pour faire face à la crise, les programmes de rachats d’actions avaient été interdits et les versements de dividendes aux actionnaires plafonnés. Désormais, « le système bancaire est solidement positionné pour soutenir la reprise économique en cours », a estimé le vice-président de la Fed chargé de la supervision des tests, Randal Quarles. Preuve de la confiance des marchés dans le secteur bancaire américain, en un an (août 2020-août 2021) l’indice KBW qui suit les 24 plus grandes banques a augmenté de 65,4 pour cent contre 37 pour cent pour le S&P 500.

En Europe, la BCE et l’Autorité bancaire européenne ont soumis à des tests de résistance cinquante établissements de quinze pays, couvrant 70 pour cent des actifs du secteur bancaire de l’UE. Aucune banque luxembourgeoise ne figurait dans l’échantillon mais les pays voisins étaient bien représentés avec notamment sept banques allemandes et autant de françaises.

L’exercice, qui existe depuis 2010, a donné globalement de bons résultats malgré un scénario sévère. En cas de grave crise économique, les banques étudiées perdraient 265 milliards d’euros de fonds propres mais ces derniers se maintiendraient à un niveau correct. En effet, le principal ratio (« fully loaded CET1 » dans le jargon comptable) qui doit toujours être supérieur à six pour cent, resterait au-dessus de dix pour cent en 2023 pour 31 d’entre elles.

Les banques des pays nordiques (Suède, Norvège, Danemark, Finlande), des pays de l’est (Pologne, Hongrie), de Belgique et des Pays-Bas (soit au total 21 établissements) sont toutes dans ce cas. La situation est moins favorable en France (trois banques sur sept sous la barre des dix pour cent), en Allemagne (quatre sur sept), en Espagne (trois sur quatre) et surtout en Italie où les cinq banques sélectionnées sont à la peine. C’est d’ailleurs dans ce pays que l’on rencontre la seule banque de l’échantillon à afficher des fonds propres négatifs en cas de scénario extrême : il s’agit de la Monte dei Paschi di Siena, en difficulté depuis plusieurs années et passée dans le giron de l’État en 2017. Ce n’est sans doute pas un hasard si on apprenait début août que ce dernier allait céder sa part de 64 pour du capital à la deuxième banque italienne UniCredit, qui n’est pourtant pas sortie indemne du stress test avec un ratio de fonds propres de 9,2 pour cent seulement en 2023 en cas de crise.

Dans les autres pays où la situation est médiocre, plusieurs « gros bras » affichent même des ratios inférieurs à huit pour cent : c’est le cas de la Deutsche Bank (7,4 pour cent), de la Société Générale (7,5) et surtout de HSBC Continental Europe, filiale continentale du groupe britannique : avec 5,9 pour cent elle serait la seule de l’échantillon avec Monte Paschi à être au-dessous de la norme des six pour cent.

En moyenne, le ratio de fonds propres « durs » des banques étudiées passerait de quinze à 10,2 pour cent, soit une dégradation de 4,8 points. Mais on enregistre de très gros écarts. Dix banques connaissent une baisse de moins de 2,7 points. Parmi elles figurent le géant espagnol Santander, la belge Belfius, la néerlandaise DNB et VW Bank en Allemagne. On trouve aussi dans le lot trois banques suédoises et les deux polonaises.

En revanche la chute est plus forte pour près la moitié de l’échantillon, soit 24 banques ! Même si elle n’est pas très accentuée (dans vingt cas elle est comprise entre moins cinq et moins 6,8 points), elle dépasse les neuf points à La Banque Postale en France, pourtant meilleur ratio du pays en 2020 !

Pour se faire une idée plus exacte de la situation, tenant compte de la valeur du ratio avant la crise et avant le test, il faut plutôt raisonner en proportion. Passant de 15 à 10,2 pour cent, le ratio CET1 moyen baisserait donc d’environ un tiers. Toutefois il chuterait de plus de quarante pour cent dans onze établissements, hors Monte dei Paschi di Siena, avec un maximum de 47 pour cent. Deutsche Bank, SG, La Banque Postale, Sabadell, Rabobank, UniCredit et la Bank of Ireland se trouvent dans ce lot. En revanche pour une dizaine d’entre eux, notamment en Suède et en Pologne, le ratio perdrait moins de dix pour cent de sa valeur. Cette meilleure « résilience » est liée à leur business model.

Le rapport indique en effet que les pertes sur les crédits sont les principaux moteurs de la dégradation. Elles s’élèveraient à 308 milliards d’euros et seraient responsables de 87,2 pour cent de la baisse du ratio moyen (-4,23 points sur -4,85). De ce fait les banques dont les créances sur la clientèle sont importantes en proportion de leur bilan (modèle dit de « banque universelle », le plus courant dans l’échantillon) sont logiquement plus impactées : elles sont de grande taille et surtout présentes en France, Allemagne, Italie et Espagne.

En revanche les autres revenus connaîtraient une baisse moins accentuée : les pertes pour risques de marché s’élèveraient à 74 milliards d’euros (soit une incidence de moins un point sur le ratio moyen) et les pertes pour risques opérationnels atteindraient 49 milliards (incidence de -0,68 point). La marge d’intérêt se contracterait de 22,6 pour cent alors que les commissions ne baisseraient que de quatorze pour cent, de sorte que les banques les moins dépendantes du crédit sont moins touchées par le scénario le plus négatif.

L’Autorité bancaire européenne a aussi relevé que les établissements qui étaient peu diversifiés à l’international ont subi une plus grande dégradation de leurs capitaux propres que les autres.

Selon l’Espagnol Luis de Guindos, vice-président de la BCE, les banques européennes sont « robustes et résilientes » et ont plutôt obtenu de bonnes performances dans le test alors qu’elles sortaient d’une année 2020 difficile et le test était plus exigeant qu’en 2018. De son côté, le directeur financier de Deutsche Bank, James von Moltke, a estimé son résultat d’autant plus encourageant « que la forte croissance des bénéfices que nous avons enregistrée au premier semestre 2021 ne se reflète pas dans cet exercice ». Une déclaration que beaucoup d’autres banquiers auraient pu faire.

Cela étant, les tests européens n’ont porté que sur cinquante banques, alors que la seule BCE en supervise 114. Les prochains seront élargis à un échantillon plus important d’établissements bancaires. L’ABE prévoit déjà de mener un exercice de transparence en décembre 2021 avec un échantillon plus large d’environ 130 banques. Mais on a aussi appris fin juin que la BCE allait prochainement superviser certaines entreprises d’investissement et dont les actifs dépassent les trente milliards d’euros et pouvant présenter le même genre de risques systémiques que les banques. Ce « sont celles qui négocient des instruments financiers pour leur propre compte ou qui placent des instruments financiers sur la base d’une prise ferme ». On ignore si elles seront soumises à des stress tests, mais il faudra de toute manière élargir le périmètre de ces derniers : le Wall Street Journal notait en juin que 68 pour cent des nouveaux prêts immobiliers américains ont été émis par des acteurs non bancaires en 2020. Ce taux était de 48 pour cent en 2007, juste avant la crise des subprimes.

« Gravement défavorable »

Aux États-Unis, le test le plus dur de cette année, dénommé « scénario gravement défavorable », imaginait une récession mondiale allant de la fin 2020 à septembre 2022, entraînant une contraction de quatre pour cent de l’économie américaine. Le chômage grimperait à 10,75 pour cent et les cours de bourse chuteraient de 55 pour cent. Des tensions importantes seraient aussi observées sur le marché de l’immobilier commercial et sur la dette des entreprises. En Europe, le scénario noir suppose une pandémie qui se prolonge jusqu’en 2023 au moins, et un environnement de taux d’intérêt encore bas mais « pour plus longtemps ». Le taux de chômage moyen augmenterait de 4,7 points et les prix de l’immobilier chuteraient de 22 pour cent. Avec une baisse cumulée du PIB de l’UE de 3,6 pour cent sur trois ans et une baisse cumulée négative du PIB de chaque État membre, l’hypothèse est d’autant plus défavorable que l’année de référence, à savoir 2020, était déjà affectée par la crise sanitaire.

Georges Canto
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