La crise sanitaire a aggravé la situation de personnes déjà précaires et sur le fil.
Verra-t-on des « nouveaux pauvres » émerger au Luxembourg ?

Double peine

d'Lëtzebuerger Land du 16.10.2020

L’une a une cinquantaine d’années. Elle vit au Luxembourg, mais n’a pas « tous [mes] papiers ». « Normalement, avec mes deux boulots d’aide-cuisinière et de femme de ménage, j’arrive à payer mon loyer. Mais avec la crise, j’ai perdu mes revenus et je ne sais pas comment faire face. » L’autre a trente ans. Il est musicien et travaille dans le secteur audiovisuel quand il ne joue pas dans diverses fêtes. « Mon agenda était plein jusque fin 2020, mais c’était sans compter avec le coronavirus et l’annulation de tous ces engagements. » Ses économies lui ont permis de payer ses loyers, mais « c’était très serré pour faire les courses » et il a fait appel à l’épicerie sociale Ces témoignages, cités par Caritas parmi d’autres, ont été recueillis auprès de la helpline que l’association a mise en place entre le 7 avril et le 31 août pour aider les personnes et familles pendant le confinement et juste après. Ce sont précisément 445 demandes qui ont été enregistrées, concernant 860 personnes (dont 308 enfants) : Une facture de mazout, une paire de lunettes, des bons alimentaires, un ou deux mois de loyer, mais aussi des conseils, de l’orientation et de l’information ; ce sont plus de 267 000 euros qui ont été déboursés pour offrir une aide financière ponctuelle.

Du côté du Fonds de solidarité de la Croix-Rouge, on note une augmentation des appels à la helpline sociale et des demandes d’aides. « Sur le terrain, nous constatons une légère hausse du nombre de nos bénéficiaires, même si ce n’est pas pour l’instant dans des proportions significatives », détaille Nadine Conrardy, coordinatrice du département Aides sociales à la Croix-Rouge luxembourgeoise. L’institution note aussi avoir aidé, via le service DropIn, les travailleuses et travailleurs du sexe qui se sont trouvés sans clients pendant le confinement voyant leur situation déjà difficile se précariser à payer leurs loyers et acheter de la nourriture.

À la veille de la date symbolique du 17 octobre, Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, il est bon de s’inquiéter du sort des plus faibles et des plus démunis, ceux dont la crise sanitaire a aggravé la situation. Si pour les responsables des différentes associations, il est difficile de mesurer objectivement une augmentation de la pauvreté, ils constatent sur le terrain une recrudescence des demandes d’aides, de la part de populations qui n’avaient jusqu’ici pas recours à leurs services. Pour Marco Hoffmann, assistant social chez Caritas, « la crise sanitaire a poussé certaines personnes de la case précaire à celle de pauvre ». 67 pour cent des demandes reçues chez Caritas venaient de personnes ou de familles qui, avant la crise, réussissaient encore à joindre les deux bouts. Des gens qui étaient sur le fil, mais qui, bon an mal an, se débrouillaient, ont vu leurs revenus soudainement baisser, voire disparaître. « Les premières ‘victimes sociales’ du Covid sont celles et ceux qui se trouvaient déjà dans une situation précaire », confirme Nadine Conrardy.

Les personnes en situation de précarité subissent finalement une double peine : plus exposées que la moyenne à la pandémie en raison de leurs conditions de logement (promiscuité) et de travail (télétravail impossible), ce sont aussi les premières victimes de la raréfaction des emplois et de la perte de revenus. De nombreux ménages aux revenus modestes ont en outre vu leurs dépenses s’accroître (faute d’école et de cantine par exemple), tandis que leurs revenus diminuaient. Les différentes associations ont ainsi vu arriver des intérimaires qui se retrouvent sans mission (et qui n’ont pas assez travaillé pour avoir droit aux indemnités de chômage), des salariés en CDD non renouvelés, étudiants privés de petits boulots vitaux, du personnel du secteur horeca qui compte sur les pourboires pour finir le mois, des commerciaux qui ne touchent pas de primes, des bénéficiaires de protection internationale qui ne trouvent pas de travail, des indépendants qui ne cochent pas les cases pour recevoir les aides, des jeunes dont les stages ou les apprentissages se voient annulés, et bien évidemment, toutes les franges de la société qui échappent aux aides et minima sociaux, sans papiers, déboutés du droit d’asile…

« L’arrivée de nouvelles personnes ayant besoin de nos services limite l’aide qu’on peut apporter à nos bénéficiaires habituels », note Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm vun der Strooss. « Les plus vaillants, moins fatigués, en meilleure santé prennent le pas sur les plus faibles qui ont plus de mal a se faire une place quand il y a des contraintes et des règles. » Ainsi, après une distribution gratuite des repas, à l’extérieur, pendant le confinement, l’association a repris le service dans ses salles (avec des repas à cinquante centimes). Mais, distanciation oblige, un roulement est mis en place pour que les personnes ne restent pas plus d’une demi-heure, 21 personnes à la fois. Pas facile pour des gens qui vivent à la rue, qui ne sont pas habitués à prendre des rendez-vous, et qui voyaient les locaux de la Stëmm vun der Strooss comme un endroit où se poser, voire où dormir pendant la journée.

Les jeunes sont particulièrement touchés : 26,6 pour cent des personnes qui ont appelé la helpline de Caritas avaient moins de 30 ans et 32 pour cent entre 31 et 40 ans. 39 pour cent des demandeurs avec enfants étaient des parents monoparentaux. Ces chiffres renvoient à ceux tout récemment publiés par le Statec dans son rapport annuel « Travail et cohésion sociale » qui pointe que, en 2019, 17,5 pour cent des individus étaient en situation de risque de pauvreté, c’est-à-dire que leur niveau de vie était inférieur à 1 804 euros par mois pour une adulte. Un taux en légère hausse par rapport à l’année précédente (16,7 pour cent). Les écarts entre différents types de population s’avèrent assez alarmants, en particulier, le fait que 15,2 pour cent des personnes avec un emploi sont exposées au risque de pauvreté : le travail ne met pas donc toujours à l’abri de la pauvreté. Globalement, les jeunes isolés, les étrangers, les personnes faiblement éduquées, les chômeurs et les familles monoparentales sont relativement plus exposées à la pauvreté. Ainsi, en 2019, le taux de risque de pauvreté chez les 18-24 ans est de 24,9 pour cent, contre 9,8 pour cent pour les 65 ans et plus. Les chiffres de 2020 marqués par les conséquences de la crise sanitaire ne sont pas encore connus, mais « ceux qui étaient à la frange risquent de basculer », souligne Carole Reckinger en charge de la veille sociale et politique chez Caritas.

Les mailles du filet sont-elles assez serrées pour retenir les personnes en voie de paupérisation et de précarité ? Du côté du ministère de la Famille, « on ne constate pas une recrudescence de demandes pour le Revenu d’inclusion sociale (Revis), ni de nouveaux dossiers de surendettement », répond une responsable vis-à-vis du Land. Cependant, de nombreuses populations sont exclues des systèmes d’aides : nouveaux arrivants, non-résidents, sans-papiers, trop jeunes pour avoir droit au Revis… « sans compter les personnes qui ne connaissent ou comprennent pas leurs droits, ne sont pas alphabétisés, n’ont pas accès aux administrations et formulaires en ligne », estime Carole Reckinger qui plaide pour « une aide humanitaire pendant toute l’année, sans besoin de domiciliation, ni d’adresse légale. »

Autre indicateur inquiétant : les demandes pour l’allocation vie chère ont nettement augmenté, passant de 25 400 en 2019 à 29 000 à la fin septembre 2020. « Ces chiffres correspondent à des demandes, non pas à des dossiers validés », tempère le ministère de la Famille qui se dit « vigilant pour suivre la situation, prêt à s’adapter aux besoins qui feront jour. » Tous s’accordent à dire que la situation va encore évoluer et qu’il est trop tôt pour mesurer les effets d’une crise dont on a pas vu le bout. « Tant que les aides sont là, que le chômage partiel continue, on sauve les meubles. Le pire est sans doute à venir quand il faudra rembourser et que les faillites commenceront à se faire sentir », martèle Marco Hoffmann. « On doit rester attentif et adapter notre fonctionnement pour remplir nos missions », conclut Nadine Conrardy.

France Clarinval
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