Concert

Froide soirée d’été

d'Lëtzebuerger Land du 13.08.2021

Il est un peu plus de 21h30 vendredi dernier quand trois hollandais au look mi-triste, mi-vintage font résonner un son répétitif et sombre sur la petite scène extérieure des Rotondes, construite expressément pour les Congés Annulés, classique (f)estival des Rotondes dont le concept est parfaitement adapté à cette époque de pandémie et du tout à la maison – travail et vacances. Alors non, même si on a plus l’habitude de les voir sur l’aire de Berchem en cette période, ces trois Hollandais ne se sont pas perdus à Bonnevoie en chemin vers un camping en Ardèche. Au contraire, ils sont l’un des groupes les plus attendus de cette salve de concerts aoûtiens, une synthèse de synthwave/darkwave au son qu’on jurerait sorti du passé, quelque part entre la fin des seventies et le début des eighties.

De Ambassade, c’est leur petit nom, est en fait le bébé de Pascal Pinkert alias Dollkraut, un musicien de veine électronique au sens large, mêlant subtilement dans son projet solo breakbeat, pop, héritages proto-disco et new wave. Avec De Ambassade, Pascal a trouvé une recette qu’on jurerait éculée, et qui sonne néanmoins aussi fraîche qu’une bonne bière lors d’une chaude soirée d’été (concept quasi oublié sous nos latitudes): ni guitare, ni batterie, juste une grosse basse au centre de la scène et une ribambelle de synthés analogiques bricolés, au son délicieusement rétro, le tout avec de vraies mélodies pop et répétitives. Ses deux acolytes, Aniek de Rooij aux autres synthés et Jippe van Niel à la basse, ont débarqué récemment dans le projet, bien après que l’album Duistre Kamers soit sorti (sur le label Knekelhuis), et sont là pour interpréter les morceaux en live.

Il aura fallu à peu près dix secondes au trio pour se mettre le public dans la poche, une fois les quelques menus soucis techniques réglés. Un public qui n’arrêtera pas de danser sur cette musique obsédante, énigmatique, glaciale par moments, brûlante par d’autres. Les paroles, en néerlandais, sont noyées entre les nappes et les distorsions, sans doute pour un mieux au vu des sonorités pas forcément aguichantes de la langue batave. Et pourtant ça marche. Les voix caverneuses et gutturales ajoutent une dimension sibylline à la musique, délicieusement lugubre. Le curseur « réverbération » est poussé au maximum. Certains morceaux évoquent Fad Gadget ou Suicide, d’autres font très fort penser à Warsaw et conjurent le fantôme de Ian Curtis dans un air de soirée de fin du monde. Vers la fin du set, Geen Genade, leur tube de 2016 inséré dans l’album, exemple ultime de la dualité froid/chaud de leur musique, assoit le succès d’une soirée dystopique réussie.

C’est que ces atmosphères tendues et froides avaient commencé bien avant, au moment où NBLR (prononcez « Nebular ») monta sur scène, quand il faisait encore clair. On aurait pu considérer comme dispensable le tout premier concert d’un duo local, mais bien au contraire la performance fut impressionnante de maturité. Gros son, basses synthétiques ici aussi très eighties, boucles de guitare, batterie puissante et précise, mélodies hypnotiques, la recette a fait mouche de bien belle manière. NBLR fit ensuite la place à Von Kübe, autre projet local d’une tête bien connue du milieu, Christophe Peiffer alias Kuston Beater. Si la configuration scénique est habituelle pour lui (tout seul avec ses machines et son ordi), le son est par contre beaucoup plus crade et sombre que ce à quoi Christophe nous a habitué, et subjectivement plus convaincant. Naviguant entre krautrock et synthpop au sens large, à coups de samples et synthés numériques non dépoussiérés, Von Kübe (Ku comme Kuston et Be comme Beater) ouvre une boîte de Pandore dans l’univers musical d’un personnage incontournable de la scène locale, et on a hâte de voir la suite.

Sébastien Cuvelier
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