La France après les élections législatives

Et maintenant ?

d'Lëtzebuerger Land vom 24.06.2022

Le cru 2022 de la Présidentielle et des Législatives françaises s’avère exceptionnel – au sens où il a déjoué la plupart des prévisions et du fait des bouleversements politiques qu’il entraîne.

Sous la Cinquième République la règle a été (si l’on excepte les deux cohabitations sous Mitterrand et Chirac) que le groupe ayant gagné les Présidentielles était assuré d’avoir aussi la majorité absolue des sièges à l’Assemblée, ce qui garantissait un exercice du pouvoir politique fortement hiérarchisé : pour l’essentiel, il était entre les mains du Président, qui avait la main à la fois sur « son » gouvernement et sur « ses » parlementaires.

Le Président Macron a été réélu en avril avec une avance confortable sur son opposante du second tour, Marine Le Pen. Se fiant au modèle prévisionnel indiqué ci-dessus, son camp s’attendait donc à une reconduction « automatique » de la majorité absolue lors des Législatives.

Que nenni ! À l’arrivée, après une élection dont le taux d’abstention a été très fort, le président se retrouve sans majorité absolue, avec une gauche qui renaît de ses cendres, grâce à l’efficacité de la stratégie unitaire de Mélenchon (vainqueur paradoxal, puisqu’il a raté successivement ses deux paris qui furent d’être élu Président ou à défaut de devenir Premier Ministre), une extrême droite qui réussit, au-delà de ses propres espérances, à briser le traditionnel plafond de verre du deuxième tour (et qui multiplie son nombre d’élus par dix !) et, cerise sur le gâteau, un groupe LR-UDI qui, bien qu’ayant perdu pratiquement la moitié de ses parlementaires lors de ces élections, va pouvoir jouer un rôle décisif dans la capacité ou non du Président réélu de réaliser son programme.

Parmi les conséquences institutionnelles immédiates de ce chamboulement, deux sont particulièrement parlantes. La première est que, si l’on prend pour base de calcul les partis plutôt que les intergroupes (comme la Nupes), c’est le RN qui est le parti le plus fort de l’opposition. Or, la présidence de la très importante Commission des Finances revient depuis 2009 au premier parti de l’opposition. Dès les résultats connus, le RN a revendiqué cette commission (non sans être contesté par la Nupes selon laquelle un vote de l’Assemblée devrait décider de l’attribution). La deuxième est que, du fait de leur nombre de sièges, le parti de Mélenchon (LFI), le RN et les Républicains, ont la possibilité, chacun, d’imposer des votes de confiance ou le renvoi d’une loi devant le Conseil Constitutionnel. Bref, la vie parlementaire, qui sous la Ve République, et tout particulièrement (du fait de sa super-majorité absolue) sous la première mandature du Président Macron, était un long fleuve tranquille, s’est transformée en torrent au cours imprévisible.

La plupart des commentateurs ont souligné que l’assemblée nouvellement élue est la première Assemblée Nationale de la Ve République à refléter de manière relativement fidèle l’éventail des préférences individuelles des électeurs tel qu’il s’est exprimé directement (donc en nombre de voix). C’est incontestable, et du point de vue démocratique, c’est un résultat qu’il est difficile de ne pas évaluer positivement. Mais le résultat reflète aussi l’éparpillement de ces préférences individuelles – et donc les multiples déchirures politiques de la France –, puisque le groupe qui dispose de la majorité relative dans la nouvelle Assemblée, de même que celui qui constitue la première force d’opposition, sont en fait, comme indiqué, des regroupements de partis. Il est tout à fait possible que leur propre cohérence interne se fracture lors de certains votes (une possibilité que le Président réélu compte bien exploiter). Il ne faudrait pas sous-estimer cette fragilité, évidente du côté de la Nupes dont l’unité est en grande partie de nature électoraliste (pour le PS, les écolos et le PCF, il s’agissait essentiellement de s’assurer d’avoir des élus). Mais le risque existe aussi pour Ensemble : Déjà durant le mandat précédent son nombre de sièges avait fondu du fait d’une logique centrifuge amenant un certain nombre d’élus à fonder des groupes autonomes. Si elle se reproduisait, cette dynamique risquerait d’aboutir à une grande instabilité.

Ceci explique peut-être pourquoi, parmi les observateurs qui ont mis en avant la fidélité des résultats à l’expression des préférences effectives des votants, certains s’alarment de ses conséquences possibles. Pour comprendre leurs réticences il faut se rappeler que le monde politique français reste hanté par le spectre de la IVe République et sa légendaire instabilité. La Ve République voulut précisément lutter contre cette instabilité en mettant en place l’élection du Président au suffrage universel (avant, il était élu par les deux Chambres réunies en congrès) et le vote majoritaire (sous la Quatrième, le vote pour les législatives était un vote à la proportionnelle). Il est indéniable que pendant plusieurs décennies la constitution de la Cinquième a réussi à maintenir ce qu’elle avait promis : une stabilité des institutions.

Mais outre ses défauts du point de vue d’une représentation réellement démocratique, le dispositif avait un point faible : dès lors que le vote aux Législatives ne s’accordait pas avec celui de la Présidentielle, on se retrouvait dans une situation de cohabitation entre un Président d’une tendance et une Assemblée qui représentait la tendance opposée, ce qui perturbait l’exercice hiérarchique du pouvoir politique (qui est l’obsession constitutive de la Cinquième), puisque c’était désormais le Premier Ministre qui disposait de la plupart des pouvoirs (parce qu’il contrôlait le Parlement). Pour éviter cette situation, on décida de déplacer la date des élections législatives et de les organiser dans la foulée de l’élection présidentielle, l’espoir sous-jacent étant que les électeurs allaient renforcer le résultat de la Présidentielle en dotant le nouveau président d’une majorité parlementaire. Ce qui a marché... jusqu’aux élections de cette année où, au contraire, et comme les sondages l’avaient annoncé, les électeurs se servirent des Législatives pour réduire le pouvoir hiérarchique du Président qu’ils venaient pourtant d’élire !

On a dit qu’il était paradoxal qu’un régime qui avait été construit pour affaiblir la puissance du Parlement et garantir des majorités stables ait fini par produire ce qu’il devait précisément rendre impossible. En réalité ceux qui avaient concocté la constitution de la Ve République n’avaient pas vu que leur système ne pouvait marcher que lorsqu’il y avait une forte bipolarisation de la vie politique, ce qui fut le cas à l’époque. Un système à vote majoritaire combiné à une vie politique fortement bipolarisée canalise les préférences des électeurs (même lorsqu’au premier tour, le choix de l’offre est plus large) et les amène à se rabattre sur un des deux pôles (ne fût-ce que pour éviter l’autre), même si leurs préférences personnelles ne coïncident avec aucun des deux. Mais à partir du moment où la vie politique n’est plus bipolaire, les électeurs peuvent voter davantage selon leurs préférences réelles.

Or, le projet stratégique de Macron a été, dès son entrée en campagne pour son premier mandat, de casser la logique binaire en réduisant les deux blocs traditionnels à la portion congrue et en se positionnant de telle sorte (le célèbre adage du « en même temps ») qu’il pouvait séduire, selon les projets concernés, non seulement les électeurs qui ne s’étaient jamais identifiés à aucun des deux blocs, mais aussi une partie des électeurs traditionnels de ces deux blocs. En 2017, la réussite fut éclatante, mais il s’agissait peut-être d’un fusil monocoup.

Ce que le projet n’avait pas pris en compte est le fait que la démocratie a horreur du vide et qu’en faisant éclater la bipolarité, il ne favorisait pas seulement LREM, mais ouvrait aussi la voie à une généralisation du principe de la différenciation des préférences individuelles comme moteur du choix électoral. De ce fait, tôt ou tard une partie des électeurs n’allaient plus se satisfaire d’un vote en faveur d’un parti œcuménique prétendant les représenter tous, mais allaient chercher des offres correspondant davantage à leurs préférences individuelles et se distinguant du « pot commun » qu’était LREM, ce qui, fatalement, allait de nouveau élargir l’éventail des offres politiques en concurrence. C’est du moins ce qui s’est passé lors des législatives de 2022. Il est trop tôt pour dire si cette offre multiple deviendra une caractéristique structurelle de la vie politique française ou si elle n’est que la prémisse au retour à un modèle bipolaire, mais il est clair que dans les deux cas LREM doit se faire des soucis.

Bien malin qui saura prédire quel sera l’effet de la nouvelle donne politique sur la situation intérieure française des cinq années à venir. En revanche, pour la politique étrangère et européenne (et en particulier en ce qui concerne l’Ukraine), il n’y aura sans doute pas de grands bouleversements. D’une part, la politique étrangère est la chasse gardée du Président. D’autre part, le gouvernement (bien que minoritaire) sera bien un gouvernement reflétant le programme du Président. Enfin, dans ce domaine le Président pourra compter sur LR et peut-être même une partie de la Nupes (certains socialistes et certains verts), ce qui devrait lui permettre de mener une politique européenne et internationale s’inscrivant dans la continuité de celle menée jusqu’ici.

Jean-Marie Schaeffer
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