Koltz, Anise: L'Avaleur du feu

Autoscopie

d'Lëtzebuerger Land du 03.07.2003

Peut-être y a-t-il au cœur de ce nouveau recueil un retour sur soi, une autoscopie qui demande à voir les épreuves du passé et celles à venir. D'où ce ton élégiaque si particulier où la tristesse s'accompagne d'un regard porté sur soi: "Avec mes cheveux / ma tristesse continue / de pousser". Tristesse au souvenir des amours vécues comme expérience engageant le corps dans une dimension cosmique: "En m'aimant / tu m'as appris / les mouvements du soleil". L'amour comme magie: "Tu as fait de moi / un avaleur de feu". 

Mais il y a cependant le vide menaçant, celui de la disparition et celui, tout aussi lancinant, de la page blanche: "Depuis toujours / je suis assise / devant la page blanche / sans avoir le courage / de la tourner". Ailleurs, la page blanche est assimilée à un prédateur "les pages vides / m'observent et me poursuivent / comme des loups". C'est dire que la scène d'écriture n'est pas exempte de violence. 

Que de tortures, subies et infligées, derrière le bonheur d'écrire. Il s'agit d'une scène cruelle, d'une violence insoupçonnée: "Écrire / c'est arracher leur secret / aux mots // C'est les rendre invulnérables / jusqu'au tourment suprême: / leur abdication". Ou, plus cruel encore, ces moments où la scène de l'écriture fait penser davantage à l'étal qu'à la table: "Le couteau de ma langue / dépèce les mots / avec l'adresse d'un boucher // Mon tablier blanc / comme le sien / est noir de sang". 

Cependant la poétesse est tout autant bourreau que victime comme dans ce poème qui fait penser aussi bien au poète chinois Li Po qu'à Ophélie: "L'ange déchu / qui se mirait / dans l'eau / s'est noyé / dans mon image". Et il y a comme un testament qui demande une scène de prédation: "Ne m'enterrez pas - / immolez-moi / offrez mon corps / aux vautours // Qu'ils lacèrent mes péchés / que j'apaise leur faim". Se vouer de la sorte à la prédation, est une autre forme de violence qui s'explique par un sentiment d'exil. L'exil est inhérent à la condition de poète, du poète. Il lui incombe d'œuvrer à sa naissance: "Mon pays n'est pas / dans mon pays // Il est exil // Dans la nuit / je m'enlace seule / pour tenter / de me remettre au monde". 

Poésie, qui vient de poesis (faire), signifie avant tout se faire. Exigence qui passe par ce sentiment d'exil qu'on trouve chez les grands poètes (Je pense aussi à Darwich écrivant "Non ceci n'est pas mon corps / non ceci n'est pas mon pays"). Aujourd'hui que le monde est ce qu'il est - une somme d'horreurs - la question est. Que faire après ce revirement qui fait qu'"Hier les hommes avaient peur / de l'avenir / Aujourd'hui l'avenir / a peur des hommes". Que faire ?

Il n'y a pas d'autre alternative autre que cheminer dans la géographie de l'être, dans les livres: "Je passe / à travers les siècles / à travers un moi / toujours renouvelé". La géographie de l'être dis-je; pour signifier le corps devenu creuset du monde: "Ne cherche pas ton chemin - / sur ta peau / la topographie / de ton parcours / s'est creusée". Comme Gilgamesh (Il faut relire le texte, surtout la neuvième planche), il faut continuer à s'indigner, à dire l'inadmissible de notre finitude, à dire notre attachement au soleil (c'est partout le même), au fleuve (qu'il s'agisse de l'Euphrate ou du Rhin). Il y a ce cri de Gilgamesh que nous devrions reprendre en chœur et que Anise Koltz, explorant "la cartographie de l'au-delà" perpétue ainsi "Maintenant que je suis habituée / à ce corps / faut-il l'abandonner à la terre / le soustraire au soleil". 

Il s'agit d'un refus de l'être divisé contre lui-même jusqu'à l'aliénation, jusqu'à ne plus être qu'un pâle écho de soi: "La distance s'accentue / entre celle que je suis / et l'enfant que j'étais". Division inscrite dès la blessure originelle: "Il ne faut pas chercher / le père dans le père / ni la mère / dans la mère // ils m'ont inventée / en me sculptant / à coup de hache".

 

Anise Koltz: L'Avaleur de feu; poèmes ; collection Graphiti des Éditions Phi ; avril 2003 ; 12 euros ; ISBN: 2-87962-160-7.

 

 

 

Jalel El Gharbi
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