« Ech hu mir am Liewe virgeholl, ni iwwert meng Nofollger ze schwätzen », explique Jean-Claude Juncker jeudi dernier au Centre Neimënster. Il préférerait donc s’en tenir aux « généralités », dit l’ancien Premier ministre. Puis de se lancer dans une leçon sur le dialogue social, taclant son successeur au passage. « On n’arrête pas les négociations ! On continue. C’est ce que signifie le dialogue social en fin du compte. Et là, il faut tenir le coup. Parfois, le ton se fait plus rude, mais c’est ainsi. » Difficile de ne pas y voir une mauvaise note que l’elder statesman (70 ans) décerne à son ex-dauphin (62 ans), Luc Frieden, qui a bouclé ses « Sozialronnen » sans obtenir d’accord, après trois réunions par moments chaotiques.
C’est dans le cadre d’une « soirée de réflexion », organisée par le Liser et l’Institut Pierre Werner en hommage à John Castegnaro (décédé en 2012), que l’ex-Premier ministre a partagé ses anecdotes, prononcé ses maximes, et même glissé l’une ou l’autre confidence. (On l’aura compris, les cinq autres invités au panel sont vite passés au second plan.) Juncker a donné son mode d’emploi pour le dialogue social. À commencer par le « respect » et la « confiance ». « Les syndicats ne perdent pas en influence », martèle-t-il. « Les syndicats restent près des gens. C’est pourquoi il faut respecter les syndicats. »
Jean-Claude Juncker a raconté ses relations avec l’ancien président de l’OGBL, donnant à voir les coulisses du modèle social luxembourgeois. Avec John Castegnaro (qu’il aurait désigné de « grousse Manitou », selon le témoignage que Guy Castegnaro a recueilli auprès de sa mère), il aurait de préférence parlé les dimanches au téléphone. Et ceci « reegelméisseg, heiansdo iwwer-reegelméisseg ». C’est-à-dire trop souvent, demande la journaliste Annick Goerens, qui anime la soirée. « Net zevill, mee zevill dacks », rétorque Juncker. Le dialogue social aurait un « important volet préventif ». Les responsables politiques, patronaux et syndicaux feraient bien d’établir « une bonne relation personnelle » pour être prêts « wann et eng Kéier kraacht ». Une certaine théâtralité fait néanmoins partie du jeu, concède Juncker, qui se rappelle les menaces sporadiques de Castegnaro : « Wann him näischt méi agefall ass, huet hie gesot : ‘Ech fuerderen da lo deng Demissioun’ ».
Jean-Claude Juncker fait un panégyrique, avec une forte dose de kitsch ouvriériste, des syndicalistes issus de la sidérurgie. Ceux-ci auraient été « différents des autres » avec un « sens de l’honneur très développé ». Puis de proclamer : « Männer aus Stol an Eisen ; sou hunn si sech gesinn, a sou war et ! » À ces « Extra-Leit », il oppose les syndicalistes de la place bancaire. Ceux-là auraient été beaucoup moins réceptifs aux discours « patriotiques », au point de rire au nez de « Monsieur Werner », lorsque celui-ci les appelait à l’unité nationale. Juncker reste old school, et s’enfonce par moments dans la nostalgie. Il se lance ainsi dans une longue diatribe contre le télétravail. Il s’offusque de ce que les syndicats ne fabriquent plus leur propre Meekranz. Il regrette que l’OGBL fête son 1er mai au Centre Neimënster : « Dat gehéiert op Déifferdeng, dat gehéiert op Schëffleng, dat gehéiert op Belval ».
Malgré l’Union des syndicats, Jean-Claude Juncker ne croit pas en la perspective d’une Eenheetsgewerkschaft. Entre OGBL et LCGB, les cultures seraient trop différentes : « Do ass méi Liewen a Musik dran, wéi ee vu bausse mengt ». L’ex-ministre du Travail (1984-1999) connaît son histoire sociale sur le bout des doigts : « C’était déjà difficile d’abolir le syndicat communiste, le FLA, dans les années 60… ». Il est revenu sur deux épisodes largement oubliés aujourd’hui : Les « petites » mais « dangereuses » grèves des carreleurs (1995) et des convoyeurs de fonds (2000). « Nous laissions cela se développer pendant quelques jours », explique Juncker. « An dat hu mir dann geregelt ». « Nous », c’est évidemment lui et Castegnaro. Les deux auraient préparé les réunions officielles avec minutie, dans le moindre détail, jusqu’aux interruptions de séance, qui « paraissaient spontanées, mais étaient en fait planifiées dès le début ». Jean-Claude Juncker rappelle que « la partie la plus difficile du dialogue social », ce sont les présidents des syndicats qui ont à l’assumer. Car ce sont eux qui doivent convaincre leur base d’accepter les accords conclus. Dans les comités exécutifs de l’OGBL et du LCGB, « do geet et haart hir », croit savoir Juncker. « Les présidents ne pouvaient s’y présenter et dire : ‘Je n’étais pas d’accord, mais j’ai dû accepter’. Ils ont dit : ‘C’est ce que nous voulions‘ – même si, en fait, ce n’était pas du tout ce qu’ils voulaient. »