La dame au violoncelle

Violoncellons

d'Lëtzebuerger Land du 22.04.2010

Saluons tout d’abord le projet à long terme de l’asbl Maskénada grâce auquel la scène artistique indépendante continue à respirer au Luxembourg. Sans domicile fixe et loin du parcours des salles officielles, ces artistes nomades migrent de projet en projet pour donner naissance à des spectacles pluridisciplinaires où les différentes pratiques artistiques, a priori antagonistes, entrent en dialogue.

Pour la pièce La dame au violoncelle, les deux jeunes metteurs en scène Marc Rettel et Nathalie Ronvaux rencontrent les musiciens Arthur Stammet, Laurent Willkomm et Jean Halsdorf de l’ensemble Noise Watchers Unlimited pour engendrer un spectacle où la musique narre autant l’histoire que le texte. Si la pièce a valu au dramaturge français Guy Foissy de remporter le Grand prix de l’humour noir du spectacle en 1979, il est nécessaire de s’interroger sur la légitimité d’une adaptation de ce texte au Luxembourg en 2010.

C’est à travers une femme éduquée par des parents bourgeois sadiques qui n’a jamais su quitter sa tour de superficialité faite de mensonges, de mièvreries et de manque d’amour dans laquelle elle a grandi que La dame au violoncelle nous conte le destin de beaucoup de jeunes Luxembourgeois aujourd’hui. Heureusement que cette femme bourgeoise n’est pas triste mais folle. Dans ses tourments, elle transforme le mensonge en faux-semblant et remplace la superficialité par le rêve et la magie personnelle. Sur fond d’enquête policière, elle nous renseigne de manière contradictoire sur les circonstances de mort de son « Cher disparu » qu’elle essaie tant bien que mal de ressusciter. Elle n’y arrive pas et choisit de s’en aller de ce monde, telle une Juliette désenchantée contemporaine, triste et drôle à la fois.

Au centre du dispositif, un violon, symbole d’une redécouverte de l’amour ou d’une passion oubliée, d’une libération par la voie de l’art. Selon l’auteur, chacun de nous en cache un. La dame au violoncelle n’est pas vraiment musicienne, elle ne fait que semblant de jouer. Dans son monologue intérieur avec le violoncelle et le public, elle fait encore semblant d’être une blonde ou de jouer à la guitare électrique avec son instrument tenu à l’horizontale. Dans le monde imaginaire de cette dame au violoncelle, tout devient possible. Mais entre deux inductions en erreur volontaires, le public décèle le caractère tragique de ce personnage qui s’auto-fabule une mythologie individuelle, mystérieuse et impossible. Ses avancées dans le monde du simulacre font rire. Par un jeu de miroirs loufoque, le spectateur luxembourgeois embourgeoisé finit par reconnaître son spectre en plein milieu de l’arène du cirque qui lui est proposée. C’est un rire amer qui se dessine sur ses lèvres une fois que le rideau est tombé.

Pourtant, tout semblait tellement vrai au début. L’actrice Irina Fedotova joue du violoncelle sur scène. Le spectateur y adhère jusqu’au moment où la musique continue alors que Fedotova ne fait plus un geste : No hay banda, it’s all an illusion. Si dans le Mulholland Drive de David Lynch l’effet de distanciation marche du tonnerre, il devient ici, au bout de dix minutes de spectacle, un effet redondant. L’ambition est noble et la démarche à défendre : combiner arts et technologies pour donner naissance à une nouvelle forme de spectacle digne du XXIe siècle où musique et théâtre ne forment plus qu’un, où la technique s’efface pour que l’illusion soit parfaite. Malheureusement, le spectateur entendait les clicks en régie depuis sa chaise en bois dans la Salle des chevaliers du château de Bourglinster samedi dernier. L’actrice se sert de capteurs installés sur scène pour déclencher les partitions de violoncelle interprétées par Jean Halsdorf et enregistrées bien avant le spectacle, mais ce jeu technologique ressemble trop souvent à une démonstration du savoir faire des connaisseurs du logiciel Pure Data que d’un élément artistique qui renforce la narration.

Se rajoute à cela un jeu d’acteur maniéré avec une Irina Fedotova qui n’arrive pas à incarner la véracité contenue dans les faux-semblants que la dame au violoncelle nous conte. La folie est un état qui se compose d’une suite d’émotions authentiques qui s’entrechoquent et qui provoquent d’habitude un sentiment d’inquiétante étrangeté chez la personne en face, vu que celle-ci n’est pas préparée à ces changements émotionnels fluctuants. Ici, l’actrice passe d’un fou rire aux larmes sans arriver à émouvoir le spectateur. La mise en scène, mis à part la force contenue dans l’image de l’actrice qui se cache derrière la caisse de son violoncelle, est plate et les déplacements de Fedotova sur scène n’aident pas à visualiser le monologue complexe du texte de Foissy. La scénographie épurée a le mérite de focaliser toute l’attention sur l’actrice et son instrument, mais elle ne nous renseigne en rien sur le labyrinthe tordu dans lequel se trouve la dame au violoncelle.

Cette pièce met le spectateur en face d’une femme bourgeoise à la quête du bonheur dans un monde mental construit de toutes pièces, un voyage initiatique au centre de l’identité luxembourgeoise, qui, malgré les maladresses de l’adaptation, attire l’attention.

La dame au violoncelle, une pièce de Guy Foissy, mise en scène par Nathalie Ronvaux et Marc Rettel ; avec Irina Fedotova ; composition musicale : Arthur Stammet ; projection sonore : Arthur Stammet, Laurent Willkomm; violoncelle : Jean Halsdorf; choréogra
Thierry Besseling
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