Festival

Famille et religion au CinEast

d'Lëtzebuerger Land du 30.10.2020

Père et Mare Comme une allusion tacite à la séquence d’ouverture d’Eyes Wide Shut (1999), le dernier film crépusculaire de Stanley Kubrick où Nicole Kidman et Tom Cruise se croisent sans jamais se rencontrer, une séquence de Mare montre la protagoniste éponyme aux latrines, dans une absence d’intimité qui rappellerait presque les appartements collectifs de l’époque soviétique. Aucun regard, aucun égard pour elle de la part de son mari ou de sa fille qui pénètre dans la salle de bain, comme si Mare était devenue transparente avec le temps. C’est la routine, qui anesthésie les corps, les sens, et où tout comportement semble pris dans une mécanique bien trop bien huilée pour que subsiste encore un peu de place pour les sentiments. Tel est le piège familial qui s’est refermé sur Mare, interprétée par la remarquable Marija Skaricic. Coincée entre les tâches du quotidien (lessive, cuisine, etc.) et un désir d’ailleurs symbolisé par l’appel d’air d’un avion comme par le bel étranger qu’elle rencontre en chemin, la jeune femme, éternelle insatisfaite, ne cesse pas d’interroger ses envies. Réalisé par la cinéaste suisse Andrea Štaka, Mare est un portrait de femme sensible et superbement photographiée qui correspond parfaitement aux revendications égalitaires de notre époque. Des aspects qui n’ont pas échappé au jury international, qui lui a décerné le Prix spécial du jury.

Mare se marie parfaitement avec Father (2020), du Serbe Srdan Golubović, issu lui aussi des fonds de la dernière Berlinale où il reçut le Prix œcuménique et celui du public. Mais on suit ici le chemin inverse de la protagoniste en plein doute existentiel, puisque dans cette parabole d’inspiration chrétienne il s’agit résolument de faire famille. Autrement inscrit dans une problématique familiale, le récit s’inspire de faits réels, à savoir la longue marche entreprise vers Belgrade par Nikola pour que lui soient rendus ses enfants. Il n’en fallait pas plus pour faire de cet homme barbu, et à l’air renfrogné, un alter ego du Christ, et de son cheminement courageux aux multiples épreuves, notamment contre une administration corrompue, l’équivalent d’une via crucis. Le cinéaste ne reste cependant pas dans ce seul registre, puisque le réalisme initialement donné se déplace en cours de route vers le conte de fée, assorti d’éléments poétiques bien sentis. Outre le Prix de la critique remis à Stories from the Chestnut Woods (2019) de Gregor Božič, une mention spéciale a été attribuée par le Jury presse à Father.

Lux in Tenebris Dans une veine plus explicitement religieuse se distingue Servants, d’Ivan Ostrochovský. L’histoire, qui porte sur la douloureuse cohabitation de l’Église avec le Parti Communiste, aussi bien que son noir et blanc soigné que l’on doit au chef opérateur Juraj Chlpík, rappellent irrésistiblement le très bel Ida (2013), du Polonais Pawel Pawlikowski. Sauf que nous sommes ici en Tchécoslovaquie, au début des années 1980, où deux jeunes apprentis séminaristes, Michal et Juraj, sont confrontés au dilemme de cette époque particulière : servir Dieu ou servir la politique du régime, telle est la question. Un choix douloureux dont il faut assumer toutes les conséquences. Le cinéaste témoigne d’une grande maîtrise technique, saisissant, à la façon de Robert Bresson, la grâce de mains en prière, de mains lacérées par la violence d’État, ou encore la sensualité virile d’un corps nu mis à l’épreuve. Et joue habilement de la photogénie des lieux sacrés, comme des paysages soviétiques jonchés de sculptures monumentales à la gloire du régime. Servants a remporté le Grand Prix du Festival « pour sa vision haletante et cauchemardesque d’un système qui essaye même de contrôler morale et croyances personnelles, pour son histoire interprétée par un groupe d’acteurs formidables, sa bande-son insidieuse et ses images en noir et blanc qui rappellent le manichéisme totalitaire », selon les termes du jury.

Le film Collective, co-produit par la compagnie luxembourgeoise Samsa Film (voir d’Land 11.09.2020), a obtenu les suffrages du public, remportant ainsi le Prix du public. Enfin, les Prix des meilleurs courts-métrages ont été délivrés à Lake of Happiness de Aliaksei Paluyan (fiction, Belarus/Allemagne/Espagne), Way of Silvie de Verica Pospíšilová Kordić (animation, Rép. tchèque) et We Have One Heart de Katarzyna Warzecha (documentaire, Pologne).

Bonne nouvelle pour ceux qui ont loupé des projections : de nombreux films restent visibles en ligne jusqu’au 8 novembre via
la plateforme cineast.eventive.org

Loïc Millot
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