Roumanie

L’art digital qui change la donne économique

d'Lëtzebuerger Land vom 03.09.2021

D’un bout à l’autre de l’Europe, des milliers de
start-up se convertissent à une nouvelle « religion ». On peut la résumer en quelques mots : digitaliser une valeur, ou l’art digital. Le phénomène a démarré au début de cette année et il porte un nom anglophone : NFT, Non Fungible Token. Le NFT est un produit artistique digitalisé qui ne peut pas être « fongible », c’est-à-dire reproductible. Par exemple, l’argent est fongible. Une pièce d’un euro peut être échangée avec une autre pièce d’un euro parce que les deux pièces sont fongibles. Elles ont la même valeur et c’est pourquoi elles peuvent être échangées. Une œuvre d’art n’est pas fongible parce qu’elle est unique, et c’est cette unicité qui garantit sa valeur. Le tableau qui représente Mona Lisa ne peut pas être échangé contre une photo de ce tableau parce qu’il est unique, c’est-à-dire non fongible alors qu’une photo peut être reproduite à l’infini.

Un tableau, un morceau de musique, un film peuvent désormais prendre une forme digitale. Les nouvelles plateformes de la blockchain ont trouvé le moyen de garantir l’unicité d’une œuvre digitale en utilisant des algorithmes mathématiques. En quelques mois des milliers d’artistes venus des quatre coins du monde ont mis leurs œuvres sur la toile sous forme de NFT. Ce nouveau marché représente déjà des milliards de dollars, et il augmente tous les jours. Certes, il s’agit d’un phénomène de mode qui risque de créer une bulle financière, mais le mouvement est lancé.

Nul besoin d’avoir une galerie pour vendre un tableau, nul besoin d’avoir un producteur pour vendre un morceau de musique, nul besoin d’avoir un éditeur pour vendre un livre. Les NFT signent le certificat de décès de tous les intermédiaires et créent une relation directe entre l’artiste qui vend son œuvre et l’acheteur. Certes, comme tout phénomène de mode à ses débuts, l’art digital est marqué par toutes sortes d’excès. Des œuvres douteuses sont vendues des millions de dollars en deux temps et trois mouvements. Les plateformes de NFT sont prises d’assaut tel un nouvel Eldorado : rarible.com, opensea.io, et l’application Veve sur les téléphones mobiles (www.veve.me).

La fièvre des NFT va probablement passer, mais elle laissera une trace profonde : l’idée de digitaliser une valeur. En somme, tout peut être digitalisé et placé dans l’espace virtuel où prend naissance une nouvelle économie. Un contrat peut être digitalisé sous forme de NFT, une propriété ou une parcelle de terrain peuvent être vendus comme des NFT, et ce n’est qu’un début. Comme à l’époque de la Renaissance italienne au XIVe siècle, l’art digital annonce une Renaissance 2.0 issue de l’espace virtuel.

Les artistes se sont emparés de cet espace, et c’est au tour de l’économie tout entière de rejoindre ce mouvement venu du futur. Il ne connaît pas de frontières et est ouvert à tous. Les nouvelles technologies digitales sont une énorme opportunité dans les pays de l’Europe de l’Est qui veulent réduire l’écart qui les sépare des économies occidentales. Dans les anciens pays communistes, les start-up poussent comme des champignons et changent la donne économique.

En 2018, deux frères, Beniamin et Lucian Mincu, ont créé à Sibiu, petite ville située au centre de la
Roumanie, une start-up spécialisée dans la technologie de la blockchain. Aujourd’hui leur affaire, Elrond, a attiré deux milliards et demi d’euros de capitaux. « L’argent n’est plus un problème pour nous, déclare Beniamin Mincu. Notre défi est de nous concentrer sur notre objectif qui est d’attirer un milliard d’utilisateurs grâce à Maiar, notre nouvelle application. Elle va permettre d’opérer des transferts de valeurs à des coûts cent fois inférieurs à ceux pratiqués aujourd’hui sur le marché. »

Elrond s’est associé avec le festival Untold, un des plus grands événements musicaux en Europe de l’Est qui ouvrira ses portes à la mi-septembre à Cluj, ville située au nord-ouest de la Roumanie et baptisée « la nouvelle Silicon Valley de l’Europe ». Les artistes ne se contentent plus de donner leur spectacle sur une scène mais peuvent désormais offrir des NFT à leurs fans. Ces œuvres digitales font partie d’une collection baptisée « Le Codex de la magie » et sont déjà mises en vente sur la plateforme Opensea. « La technologie de la blockchain a un fort potentiel pour les grands rassemblements de natifs digitaux qui se connectent à une économie locale grâce aux NFT », a déclaré Beniamin Mincu.

Dans le monde des jeunes milléniaux tout s’accélère. Leur business se fait sur la toile avec des paramètres qui permettent de digitaliser une valeur. Si on voulait être moderne dans les années 90, on s’achetait une parcelle de terre sur la Lune.  Pour être branché en 2021 il faut acheter des parcelles de terre dans le monde virtuel.  On peut le faire sur la plateforme Decentraland (decentraland.org), une sorte de terre décentralisée dans l’espace digital. Des milliers de jeunes s’y sont rendus pour acheter des terres virtuelles où ils mettent en place des magasins, des musées, des espaces de jeux, et cetera.  Dans les tréfonds de l’internet une autre terre émerge, et les NFT seront son nouveau mot de passe.

Mirel Bran
© 2021 d’Lëtzebuerger Land