Produit avec le financement de Dracula, l’inattendu Kontinental 25’ dresse le portrait d’un continent à la dérive

Radu Jude, cinéaste impatient

Un monde réduit  à une implacable mécanique économique…  À se cogner la tête contre les arbres
Photo: Bord de cadre
d'Lëtzebuerger Land du 28.11.2025

Attendre au moins trois à cinq ans pour achever la réalisation d’un film, c’est bien long pour une vie toujours trop courte. Les contraintes liées à la production cinématographique entravent la spontanéité du geste artistique. De ce constat personnel, le fantasque cinéaste roumain Radu Jude poursuit son chemin de traverse dans les nébuleuses d’un cinéma expérimental conçu dans des conditions de production audacieuses. Lorsque l’on déborde d’idées et de projets, comme c’est son cas, la forme courte représente une alternative créatrice opportune, en attendant de recevoir de plus amples financements. Le flux des longs-métrages de Radu Jude est ainsi régulièrement scandé par des formes brèves empruntant au genre ouvert de l’essai. Essai de nature esthétique et historique à la fois, lorsque Radu Jude confronte les archives silencieuses de l’exécution du maréchal Antonescu (Les deux exécutions du maréchal, 2018, 10 min) à la fiction biographique controversée qu’en a tiré Sergiu Nicolaescu dans Oglinda (1993). Essai méta-cinématographique sur les puissances de déformation propagandiste dans Potemkinisty (2022, 18 min), où il corrige à raison Le Cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein pour s’intéresser au sort des marins mutins qui ont été accueillis en Roumanie après la révolte d’Odessa. Plus récemment, Jude a investi l’espace de la Film Gallery (Paris) avec une première installation, intitulée Sleep#2 (2024), dans laquelle il rend un surprenant hommage à d’Andy Warhol, l’une de ses idoles. Jude y investit la porosité entre le sommeil et la mort en prenant pour sujet la tombe de Warhol, à Pittsburgh, qu’il a captée à l’aide d’une webcam qui intègre le va-et-vient des touristes venus y faire leurs selfies. Le second film présenté à cette occasion, réalisé avec Adrian Cioflâncā, The Exit of the Train (2022, 25 min), confirme le tropisme de Radu Jude pour le matériau historique. Constitué de documents d’archives, il revient sur le pogrom de Iasi, survenu en juin 1941. Parallèlement à ses longs métrages de fiction, Jude mène un travail en profondeur à partir des marges et des lacunes de l’Histoire roumaine, contribuant, dans une visée corrective, à lever les tabous entretenus sous l’ère de Ceausescu. « J’étais adolescent lors de la Révolution de 1989, en Roumanie ; on a découvert des perspectives nouvelles, plus honnêtes et critiques sur l’Histoire. Comme beaucoup d’adolescents de ma génération, on s’est demandé d’où l’on venait. Avec des amis, on était en quête de ces histoires cachées sous Ceausescu. », déclare-t-il lors d’un entretien réalisé au côté de Paul Thiltges.

Avec le financement de Dracula, Radu Jude est parvenu à extraire un second long-métrage, Kontinental 25’, qui en partage aussi bien les conditions techniques. Soit une autre façon de bousculer la production pour réaliser son rêve et capter l’inspiration du moment. On y retrouve quelques-uns de ses acteurs fétiches, comme le pétillant et diabolique Adonis Tanta dans le rôle du livreur à vélo précaire (Fred). Filmé à l’iPhone dans des conditions proches du documentaire (équipe réduite, tournage de rue), Kontinental 25’ se déroule une fois de plus à Cluj, ville de Transylvanie devenue la Silicon Valley de la Roumanie. Les maux (mots ?) de la Roumanie sont aussi ceux de l’Europe : il y est question de gentrification aux effets inhumains, d’un développement sans considération pour les exclus. Pour cet opus inattendu, Jude, à la fois grand lecteur et cinéphile compulsif, s’est inspiré d’Europe 51 (cité par une affiche du film) de Roberto Rossellini, l’un des films néoréalistes que le cinéaste a réalisé avec l’actrice Ingrid Bergman entre 1949 et 1955. La structure narrative, dans les grandes lignes, est bien la même : une femme, issue d’un milieu bourgeois aisé, est confrontée à la mort de son enfant. Soudainement en proie aux doutes, elle connaît alors une crise existentielle, puis mystique, qui la conduit à s’éloigner de son mari, qui la fera interner dans un hôpital psychiatrique. Chez Rossellini, c’est la mort soudaine d’un enfant qui est cause de la crise ; dans Kontinental 25’, c’est le suicide d’un sans-abri qui entraine le burn-out d’Orsolya (Eszter Tompa), l’huissière de justice chargée de l’expulser. La malheureuse et coupable protagoniste du film se met à douter du bienfondé de sa fonction, multiplie les confidences à ses amies, puis décide de ne plus partir en vacances avec son mari et leurs deux enfants… Radu Jude alterne les situations paradoxales et schizophréniques à travers lesquelles affleurent nos petites lâchetés et mesquineries quotidiennes : le SDF en guenilles que l’on croise dans la rue et dont on s’écarte subitement ; la façon dont le travail peut devenir, avec le temps, une mécanique dont on n’interroge plus le sens. Ou encore lorsque Fred, le livreur, arbore sur son dos le drapeau roumain afin d’espérer que les automobilistes ne le renversent pas en le prenant pour un étranger. Orsolya est de ceux-là, en tant qu’agente complice d’un système dont elle découvre subitement le caractère injuste. Ce sont là autant de menus détails qui en disent long sur notre époque et ses différents périls (nationalisme, individualisme, gentrification, menace militaire russe).

Parallèlement à la trajectoire de perdition d’Orsolya, Radu Jude investit comme jamais l’espace public. Il intègre au champ de l’image des places publiques ornées de statues monumentales, qui consignent à un moment donné une mémoire collective. Un art auquel est consacré notamment Potemkinisty, où Jude se réfère à la notion de « cinéma solide » de Paul Mus, un spécialiste de l’Asie qui voyait dans la multiplication des membres des sculptures bouddhistes une sorte de cinéma condensé. De même, le cinéaste fait place à des édifices dont les traits architecturaux nous rappellent que la Transylvanie est constituée de multiples strates culturelles, pas seulement roumaine. C’est ainsi que deux récits s’entrecroisent, se touchent, relient le sort individuel et la mémoire collective : l’un situé au premier plan, tracé par la trajectoire d’Orsolya, le second donnant une fonction dramatique à l’arrière-plan, cet autre acteur de l’histoire.

Enfin, Kontinental 25’ est un film hanté par Mama Kuster s’en va au ciel (1975) de Fassbinder, qui était lui-même un remake d’un précédent opus, L’enfer des pauvres (Mutter Krausens fahrt ins Glück, 1929) de Phil Jutzi. Car ce film de Jude porte, en filigrane, sur la récupération de la douleur. Comment ne pas voir chez cette femme-huissière dont chacun essaie de tirer profit, un avatar de l’esseulée Mama Kuster ? Se succèdent ainsi le mari qui souhaite faire l’amour avec elle, l’amie qui souhaite l’intégrer à son programme de financement humanitariste, l’étudiant qui parvient à la séduire, le prêtre qui veut la ramener dans le rang…

De cet horrible bal des tenants de l’ordre, point d’issue.

Loïc Millot
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