Mersch, Corina: Laissez-passer

La polysémie des frontières

d'Lëtzebuerger Land du 24.02.2005

Voici un livre étonnant, une oeuvre capitale qui emprunte le sens de sa lecture à son objet. Laissez-passer de Corina Mersch est un ouvrage qui se lit d'Est en Ouest faisant passer le lecteur de Moscou en Irlande. Il compte 26 chapitres, autant que les lettres de l'alphabet. Le lecteur peut choisir son itinéraire : des "poteaux indicateurs" le renvoient à des pistes de lectures, chemins de traverses qu'il peut emprunter pour suivre un auteur. S'il tient compte de l'alphabet, l'ouvrage n'en respecte pas l'ordre. Remarquez qu'un dictionnaire ne se consulte pas dans l'ordre alphabétique. L'ordre alphabétique du dictionnaire ne sert qu'à être transgressé. C'est pour ne pas lire de A à Z, que cet ordre est indiqué. L'ouvrage de Corina Mersh, lui, est à lire de A à Z. Il convient de cheminer dans son cheminement transeuropéen, dans cette pensée de la frontière aux significations illimitées: lieu carcéral, obstacle, lieu du "trans", espace générateur de mythes, cadre sociologique, espace de négation de l'identité, d'affirmation de l'altérité ou déchirure. La frontière est fortement polysémique. Sémantiquement "frontière" n'est qu'ouverture tant et si bien que tout écrit sur ce thème peut être complété par le lecteur. L'épaisseur de la frontière est d'abord sémantique. Corina Mersch retrace cette richesse des misérables frontières en se frayant un chemin dans l'œuvre de voyageurs et d'écrivains ayant pensé ces limites: Claudio Magris et François Maspero dont l'évocation jalonne le texte sont ses auteurs les plus cités. Mais, très documentée, Corina Mersch se réfère aussi à Nicolas Bouvier, à Stefan Zweig, à Makanine, à Lacarrière, à Jankélivitch, à Derrida, à Kadaré, à Segalen, à Umberto Eco... Ceux qui ont connu les frontières sont incurables insinue Corina Mersch. Peut-être que les frontières ne se laissent transcender que par la connaissance1 comme le dit ce beau "parcours biographique": "La frontière a des allures de névrose dont on ne guérit jamais tout à fait. Alors certains décident de la 'cultiver', de lui donner un peu de jour en écoutant la voix inquiétante ou rassurante des écrivains qui la racontent, en lui faisant une toute petite place à côté de soi...". Tout se passe comme si les frontières étaient réalité intérieure, dimension ontologique et appel à son dépassement. Toute frontière est exhortation à la transgression. Ainsi les contrebandiers ne font pas que faire transiter des marchandises. Mais, dit Segalen, la terre étant ronde, toute frontière franchie nous rapproche d'elle. Nous sommes donc condamnés à cheminer vers nous-mêmes. Il n'y a que des détours. Et les plus beaux sont ceux qui sont aussi révélation de l'autre dans cette vertigineuse synonymie entre altérité et ipséité. Comme le laisse entendre la note biographique, la question des frontières recouvre celle de l'identité confrontée à ce qui lui apparaît sous les traits de l'autre et qui en réalité n'est qu'une déclinaison du même. On peut comprendre que le franchissement des frontières s'accompagne parfois de jubilation, pourtant il émane toujours des frontières une dysphorie certaine, une vague mélancolie qui chez Anna Seghers est cristallisée autour de la quête des visas. Le transit prend alors la forme d'une descente dans le royaume d'Hadès: "faute d'être une porte ouverte sur l'ailleurs, la frontière devient sépulture: son envers prend alors la forme de l'Enfer" écrit Corina Mersch. L'enfer est cela qui n'a pas d'issue (je pense à l'aéroport d'Athènes tel que perçu par Mahmoud Darwich). Ainsi entendu, l'enfer est absence de sens (entendu comme signification mais aussi comme orientation). Dès lors, l'on peut s'interroger sur l'arbitraire des frontières. Qu'est-ce qui prédispose le Danube à se faire frontière ? Qu'est-ce qui fait qu'une ville, Berlin ou Nicosie, se prête à cette déchirure qu'est le mur? La question sous-entendue dans l'ouvrage de Corina Mersch pourrait être étendue à d'autres exemples: la Palestine ou encore le Luxembourg, pays où le tracé des frontières est plus que problématique. L'exemple de cités comme Ostende, Sarajevo, Trieste ou Luxembourg enseigne que ces villes qui ont tant changé de frontières ont fini par leur ressembler. Concernant le Luxembourg, Corina Mersch donne surtout la parole aux textes de Jean Portante qui a vécu avec intensité les questions linguistiques que pose la traversée des frontières. Le Luxembourg: un pays où il faut "faire attention de ne pas s'égarer le soir, sous peine de se retrouver en Belgique, en France ou en Allemagne". La proximité des frontières est peut-être une source de richesse. Etre si près des frontières est sans doute le meilleur mode d'enracinement car cela a comme corollaires une proximité avec l'autre et un souci de maintenir une distance. Une culture épanouissante est faite de ce battement distance/proximité où l'une et l'autre se préservent mutuellement. Peut-être que ce livre appelle un second tome sur les frontières du Sud, thème esquissé par Corina Mersch. Les frontières sud de l'Europe seraient intéressantes dans la perspective de l'auteure en ceci qu'elle montrerait qu'une frontière peut être poreuse dans un sens et étanche dans l'autre. Poreuse pour un Européen et étanche pour un non Européen. Les frontières du sud illustrent un autre caractère, celui de leur nature externe. Les limites de l'Europe ne sont pas en Méditerranée, ligne de partage naturelle, mais dans les capitales du Sud. Ce sont les murs des consulats chargés de délivrer contre espèces sonnantes et trébuchantes des visas. Ces "frais de dossier" ne sont pas remboursables en cas de refus de la demande de visa. Les frontières externes de l'Europe sont ces murs à l'ombre desquels se tiennent des files matinales à Rabat, à Alger, à Tunis ou ailleurs. Je ne m'étalerai pas trop sur les conditions d'octroi ou de refus du visa. Je résumerai cela en un mot: l'humiliation est l'antichambre de l'Europe. Cela ne date pas du 11 septembre 2001. Déjà vers le milieu du XIXe siècle, un écrivain libanais, Faris Chidiaq, esprit des plus éclairés, s'indignait de la procédure humiliante que la France imposait à ceux qui voulaient fouler le sol de Marseille. Or personne au monde ne pouvait accuser Faris Chidiaq d'être un demandeur d'emploi ou d'avoir des projets terroristes. Il m'est arrivé de chercher à reprendre ce même cri d'indignation. Mais j'ai préféré me taire de peur de me couvrir de ridicule... François Maspero cité par Corina Mersch avait déjà condamné ce nouveau type de frontière: "L'Europe abolit les frontières mais se protège de l'extérieur par le mur des visas..." Et Corina Mersch de noter que "de Nicosie à Giudad Juarez, en passant par la Bosnie, l'Algérie, ou la Palestine, les nouveaux miradors, les nouveaux camps et les nouveaux murs se multiplient, comment autant de manifestations concrètes, palpables, d'une politique de la peur - guidée par la peur, fondée sur la peur". Nonobstant la chute du mur de Berlin et l'Europe unie qui bientôt sera limitrophe de l'Asie, l'état actuel des frontières est conforme à la description qu'en fait Maspero. Plutôt affligeant: "Sous les yeux incrédules du globe-trotter Maspero, c'est le monde entier qui est en train de se couvrir de check points - au nom du droit du plus puissant à garantir sa sécurité en frappant, frappant encore et toujours" dans le triomphe de la répression et du traitement sécuritaire des questions qui se posent. Questions qui ont trait au vivre ensemble.

1 Qu'il nous soit permis de signaler ce site Internet, lieu de rencontres méditerranéennes (où le Luxembourg n'est pas absent) qui tente de faire des frontières un aiguillon pour la connaissance de l'autre: www.babelmed.net

Corina Mersch: Laissez-passer - Topographie littéraire d'une Europe des frontières; Éditions Phi, collection Essais; Luxembourg 2004; ISBN 2-87962-193-3.

 

Jalel El Gharbi
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