Chroniques de l’urgence

Veillons au grain

d'Lëtzebuerger Land vom 15.07.2022

Une dispute a éclaté la semaine dernière à propos d’un cargo russe, le « Zhibek Zholy », parti du port de Berdiansk occupé par les troupes russes. Ce navire transporte 7 000 tonnes de blé volé à l’Ukraine, a protesté le gouvernement de Kiev. À la demande de son ambassadeur en Turquie, il a été immobilisé quelques jours par les autorités turques à Karasu, sur la rive sud de la Mer Noire, avant d’être autorisé à regagner les eaux territoriales russes, avec sa cargaison toujours à bord.

Cet éclat s’insère dans la problématique résultant de l’invasion de l’Ukraine, qui empêche ce pays de récolter et d’exporter une grande partie de son blé. Une situation qui a pour conséquence de menacer de nombreux pays de famine, expliquent à l’envi les médias.

Certes, l’absence de blé ukrainien commence à se faire sentir sur les marchés mondiaux, en particulier dans les pays du Moyen Orient et d’Afrique du Nord, gros importateurs – même si heureusement, pour l’instant, les scénarios-catastrophes ne se sont pas matérialisés.

Mais l’honnêteté impose de reconnaître que le monde n’a pas attendu Poutine pour s’auto-affamer. La FAO, l’Organisation des Nations-unies pour l’alimentation et l’agriculture, a souligné samedi dernier à quel point la sécheresse causée dans de nombreux pays par le réchauffement provoque l’effondrement de la production céréalière. Au Maroc, celle-ci a chuté de 68,4 pour cent en 2022 par rapport à 2021, passant de 10,5 millions de tonnes à 3,3 millions.

L’Alentejo, grenier à blé du Portugal, souffre d’une sécheresse qui va avoir pour effet de diviser par plus de deux une part significative de la production régionale, après un mois de mai qualifié par les météorologistes de plus sec en 92 ans.

Dans la plaine du Pô, pourvoyeuse historique de blé et de riz (quatorze pour cent de la production agricole italienne), il n’a pratiquement pas plu depuis l’hiver. Un reporter du Financial Times a rendu visite au sud de Milan à un producteur de riz carnaroli, utilisé pour le risotto. Celui-ci a raconté se déplacer en baskets dans ses champs, alors qu’il est d’ordinaire obligé de se munir de grosses bottes en caoutchouc. Alors qu’à cette époque, les tiges de riz atteignent normalement ses hanches, cette année, elles n’arrivent pas plus haut que ses chevilles. Le gouvernement italien a décrété l’état d’urgence la semaine dernière pour cinq régions du nord et du centre, mettant les événements météo extrêmes qui causent cet effondrement des récoltes sur le compte du changement climatique.

L’Ukraine exporte en temps ordinaire plus de cinquante millions de tonnes de céréales par an, et son invasion par la Russie n’arrange rien. Mais c’est bel et bien le dérèglement des régimes de précipitations, causé par nos émissions massives de gaz à effet de serre, qui risque d’avoir à terme le l’effet le plus dévastateur sur l’approvisionnement du monde en céréales. Si l’on veut manger demain, arrêter les énergies fossiles et réduire fortement la production de viande n’est pas optionnel.

Jean Lasar
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