Bande dessinée

L’amour à distance

d'Lëtzebuerger Land du 06.11.2020

Voilà dix ans que l’Espagnol Jordi Lafebre illustre et colorie les plus beaux albums de Zidrou : La Vieille dame qui n’avait jamais joué au tennis et autres nouvelles qui font du bien, Lydie, La Mondaine, Les Beaux étés. Son style graphique chargé d’émotion colle à merveille aux histoires pleines de douce nostalgie, de poésie faite de toutes petites choses de la vie, proposées par l’auteur belge.

Mais n’est pas un bon narrateur d’histoires qui veut. On a donc pris entre les mains ce Malgré tout avec autant d’envie que d’appréhension, bien curieux de voir ce que pouvait valoir Jordi Lafebre en tant qu’auteur complet.

La couverture est magnifique, avec ces deux parapluies formant un cœur, ce couple bras dessus, bras dessous se promenant dans une sorte de flou évanescent et s’apprêtant à marcher dans une flaque d’eau dans laquelle se reflètent parfaitement leurs deux silhouettes ; le tout agrémenté d’un titre à la typographie manuscrite réalisé en gaufrage inversé ce qui donne non seulement de la texture, mais également du relief à l’ensemble. D’entrée, c’est beau, raffiné même.

Certes il ne s’agit là que d’un dessin, mais d’une image qui raconte déjà toute une histoire. De bon augure pour la suite. Une impression positive confirmée dès les toutes premières pages de l’album. Et que trouve-t-on juste après une citation de Dante et une autre de Daft Punk ? « Chapitre vingt » ? Surprenant. A-t-on raté un premier tome de la saga ? Le livre a-t-il été monté par des pieds nickelés ? Pas du tout. Jordi Lafebre se paye juste le plaisir de nous raconter son récit à l’envers. En commençant par la fin – ultima res –, pour remonter ensuite le temps, non pas en flash-backs ou pour finir dans une boucle temporelle, mais bien chapitre après chapitre en finissant du coup par le début en sens antéchronologique. Certes, la méthode n’a rien de nouveau – Gaspar Noé l’avait utilisée pour son film Irréversible, Christopher Nolan dans Memento, Julia Alvarez dans son roman How the Garcia Girls Lost Their Accents, Sarah Waters pour The Night Watch ou Harold Pinter au théâtre dans son Betrayal – mais ça demande tout de même une sacrée maîtrise.

À la page suivante, on redécouvre, sous leurs parapluies, l’homme et la femme de la couverture. Un peu plus âgés par contre. « Tu es trempé ! Je suis désolée. Tu m’attends depuis longtemps ? », lui demande-t-elle. À quoi il répond : « Depuis 37 ans ». « Ne sois pas méchant ! J’ai été un peu occupée des trente dernières années, c’est vrai, mais aujourd’hui, je t’ai apporté des biscuits », reprend-elle du tac au tac. Tout y est : une histoire d’amour restée trop longtemps entre parenthèses, une tendresse infinie et beaucoup d’humour. Voilà de quoi résumer à merveille l’histoire surprenante qui lie Ana et Zeno et que Jordi Lafebre remontera peu à peu, en restant un chapitre plutôt avec l’un, un autre surtout avec l’autre, tout au long des 152 pages de ce récit.

Les deux s’aiment depuis leur toute première rencontre. Un coup de foudre absolu et définitif. Mais il est du genre baroudeur, marin au long cours, explorateur, rêveur… tandis qu’elle, bien qu’ultra-dynamique, elle a toujours tellement été attachée à sa ville qu’elle en a été maire pendant de nombreux mandats. Il a donc vécu sa vie d’aventures – aussi bien géographiques qu’amoureuses – tandis qu’elle a fondé un foyer avec un homme bon, agréable, qui la soutient dans toutes ses décisions et surtout… un homme qui est présent. Ana et Zeno n’ont rien en commun, pourtant tout les unis.

Histoire d’amour pleine de tendresse, mais sans guimauve, laissant une belle part à la nostalgie et racontant l’ensemble avec un souci poétique évident, ce Malgré tout ne finit pas de commencer de manière précise et audacieuse – l’auteur pousse même l’exercice jusqu’à raconter tout le chapitre un, le dernier donc, à l’envers, ne remontant plus le temps de chapitre en chapitre mais bien de case en case. Et cela sans jamais perdre son fil conducteur, la fluidité de son récit et jamais trop déstabiliser son lecteur.

Au niveau graphique, l’album n’est évidemment pas en reste. Chaque dessin dispose d’une grande élégance toujours accompagnée d’une dose d’espièglerie qui ajoute une émotion visuelle et chromatique à toutes celles déjà inspirées par le récit. Une sacrée réussite ! Et dire qu’il s’agit d’un premier récit !.

Malgré tout de Jordi Lafebre. Dargaud. 152 pages. ISBN : 878-2-5050-8150-0

Pablo Chimienti
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