Ils sont tous là, les Hommes qui marchent, un dernier rendez-vous sans doute, à l’Institut parisien, rue Victor-Schoelcher

Le peuple filiforme de Giacometti

d'Lëtzebuerger Land du 06.11.2020

L’exposition n’a pas la dimension à laquelle on nous a habitués, avec plusieurs centaines d’œuvres. Le lieu l’interdirait déjà, un hôtel particulier, rue Victor-Schoelcher, à côté du cimetière du Montparnasse où reposent d’ailleurs Sartre et Beauvoir. C’est dans l’ancien atelier, dans les appartements du décorateur Paul Follot qu’est installé l’Institut Giacometti, un décor qui va de l’art nouveau à l’art déco, joli contraste avec la manière du sculpteur, mais on reste dans la succession intellectuelle, esthétique du Paris du vingtième siècle. Taille réduite donc, qui n’empêche pas l’exposition de compter parmi les plus prenantes ou attachantes du moment, malheureusement suspendue après les dernières mesures sanitaires. Mais allez voir sur le site de l’Institut, ce qu’elle n’a pas en grandeur, elle l’a en profondeur, en approfondissement, ajouterai-je en exclusivité, avec les quatre modèles grandeur nature de l’Homme qui marche, et tout autour des variations sculptées et dessinées. Nous voilà en face du motif le plus célèbre d’Alberto Giacometti, je vous épargne l’aventure faramineuse de la sculpture dans les ventes, de toutes les sculptures de l’artiste, la semaine dernière encore, une fois sorties de son minuscule atelier, rue Hippolyte-Maindron, dans le même quartier.

C’est cet espace de 23 mètres carrés, reconstitué, que le visiteur de l’Institut découvre toujours en premier, grâce à la veuve de l’artiste, soucieuse qu’elle fut de démonter les murs peints, de conserver le mobilier et tous les outils. Deux plâtres originaux de l’Homme qui marche, aux deux bouts du temps que Giacometti a passé sur le sujet, de 1947 à 1960, ressortent d’un capharnaüm des plus riches, des plus féconds. Jusqu’aux murs ont servi. Et l’acharnement au travail, à la recherche (de l’absolu, dira Sartre, on y reviendra), cette fois sur papier, se trouve d’autant plus multiplié dans les dessins du cabinet d’arts graphiques, jusque dans les carnets ou les marges des livres.

Pour la ou les sculptures de notre Homme, il faut commencer par déchanter (n’y voyez rien de péjoratif). Pas question de rabattre quoi que ce soit, il faut juste constater que ce tout premier modèle, des années trente, est une Femme qui marche, très égyptienne d’allure, les pieds à plat par terre, la pose plus figée que jamais, le jeu « Standbein Spielbein » à peine amorcé. Un premier pas est fait, remonté de loin, à moins qu’on ne se réfère plus volontiers à Rodin ou au thème lié à Gradiva, la nouvelle de Jensen et l’engouement des surréalistes et de Freud, on connaît la proximité passagère de Giacometti.

On délaissera l’histoire (de l’art), à la rencontre dans la bibliothèque des trois grandes figures de l’Homme qui marche, ils sont tous très élancés, plus ou moins inclinés. Pris dans le mouvement si l’on veut, au contraire des femmes du sculpteur, hiératiques. Avec ces marcheurs, nous sommes dans le présent, dans une grande ville, ses rues et ses passants, tels que peut-être Giacometti les a saisis de la terrasse d’un café. Il les met des fois sur une place, à plusieurs, en place une entre deux maisons, comme dans une cage. Une autre sculpture, qui date de la fin de la guerre, est intitulée la Nuit, et Giacometti la décrit lui-même comme « une grêle jeune fille qui tâtonne dans le noir ». Peut-être a-t-elle résulté d’un projet de monument pour Paris qui n’a pas abouti, pas plus que plus tard, la commande new yorkaise de la Chase Manhattan Plaza : quel paradoxe, ces trois modèles, homme qui marche, femme debout, grande tête, réunis eux aussi pour la toute première fois, minuscules, transplantés en imagination dans le gigantisme des buildings.

Parallèlement à l’exposition parisienne, à Liège, à la Cité Miroir, elle aussi suspendue, une autre exposition se trouve être consacrée à Alberto Giacometti, au titre combien juste d’Humanité absolue (là encore, il faut aller sur le site, ersatz de nos temps compliqués). Et de suite on retourne à Sartre, à son texte des Temps modernes, de 1948, repris plus tard dans Situations III. Bien sûr, à chaque fois qu’un écrivain ou philosophe écrit sur un artiste, c’est également de lui-même qu’il parle, de sa propre doctrine, de sa propre esthétique. Sartre l’a fait avec Giacometti, comme Aragon le fera avec Matisse (on verra au sujet de l’exposition du Centre Pompidou). Il a fait de Giacometti l’artiste existentialiste par excellence, il est vrai que le peuple filiforme avec qui nous sommes confrontés, pétri dans le plâtre ou la glaise, est là dans un entier dépouillement, dans sa nudité qui est en même temps sa liberté, son universalité. Et la vérité de l’Homme qui marche, comme des autres figures du sculpteur, est indéniablement celle de Giacometti lui-même, de sa démarche dont Sartre dit qu’« en acceptant d’emblée la relativité, il a trouvé l’absolu ».

www.fondation-giacometti.fr
www.citemiroir.be

Lucien Kayser
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