Alors que le Statec fête ce mois son soixantième anniversaire, Serge Allegrezza annonce son départ pour 2024

Celui qui compte

d'Lëtzebuerger Land du 29.07.2022

La question revient régulièrement dans les « peer reviews » auxquelles est soumis le Statec. En avril 2008, les « pairs », c’est-à-dire un panel de hauts gradés européens de la statistique, notaient que les « positions additionnelles » de Serge Allegrezza « pourraient soulever des critiques » : « Even if there is no real conflict of interests the general public perception may take this as an indicator of a lack of independence and impartiality ». Les résultats du dernier « round » des évaluations ont été publiés en février dernier. De nouveau, une des recommandations vise le directeur général : « Statec should put in place procedures to ensure that participation in external activities and bodies does not conflict with the requirements of the role of head of Statec. » À côté du Statec, Allegrezza dirige, « à titre personnel », l’Observatoire de la compétitivité, directement intégré dans l’organigramme du ministère de l’Économie. (Il cumule en outre les présidences de Post Group, principal employeur privé du pays, ainsi que de Luxtrust, et siège dans le conseil d’administration de SES.) En novembre 2020, Allegrezza guida le lancement de « Luxembourg Stratégie », censé alimenter le « soft power » ministériel, avant de se retirer du projet. Les nombreuses casquettes de Serge Allegrezza ne sont guère du goût de ses collègues européens.

L’intéressé admet qu’il s’agirait d’« une anomalie qui s’arrêtera avec moi ». Âgé de 62 ans, il annonce quitter la direction du Statec d’ici 2024, une fois le déménagement vers Belval complété. « Iergendwann muss ech ee Stréch zéien. » Au sein du Statec, la recherche de candidats potentiels débute : « On a déjà fait faire quelques coachings ». Il n’arrêterait pas pour autant de travailler, dit Allegrezza : « Je vais devoir me trouver un autre job, dans d’autres domaines ». En mars 2023, il fêtera ses vingt ans à la tête du Statec. Le remplacer sera tout sauf évident, le poste se situe à l’intersection de la science et de la politique, et implique une forte exposition médiatique. Serge Allegrezza présente son rôle comme celui d’« intermédiaire », de « Mëttelsmann ». Il défend son intégration au sein du ministère et au Conseil économique et social (qu’il a présidé entre 2009 et 2011) ; ces postes lui auraient donné une « connaissance intime » du monde politique et des partenaires sociaux. Cela vaudrait « de l’or » : « Mon rôle est de fournir à nos sponsors les données dont ils ont besoin pour prendre des décisions. Je sais comment ils pensent et quels sont leurs besoins ; même si eux-mêmes n’arrivent pas toujours à les articuler. Je peux traduire leurs questions en termes opérationnels et produire des résultats. »

Depuis la crise de la dette publique grecque la question de l’indépendance et de l’impartialité des instituts de statistique est surveillée de très près par les instances européennes. (Sur ordre de Bruxelles, le service statistique grec fut dissout en 2010 et refondé en tant que nouvelle entité.) En juin 2011, lors du débat sur la nouvelle loi organisant le Statec, le ministre de l’Économie, Jeannot Krecké (LSAP), mettait en garde les députés : « Ech hunn déi griichesch Geschicht vun Ufank un e bësse materlieft, wou deen Duerjenaner mat de Statistike war, wou munches schifgelaf ass. Duerfir, wat d’Statistik ubelaangt, muss et absolut sinn, dass se eng Indépendance huet, wou keen dru fummele geet. »

Le Statec n’aura connu que trois directeurs en soixante ans. Aux yeux de l’historien Paul Zahlen, cette « longévité assez importante » aurait finalement consolidé l’indépendance de la statistique publique, puisqu’elle en placerait les responsables en « position de force face aux politiques ». L’histoire du Statec reste intimement liée à la personne de Georges Als, qui a dirigé l’institut entre 1962 à 1990. C’est un héritage quelque peu gênant. Dans la nécrologie publiée à son décès en 2014, le Statec évoque pudiquement les « opinions parfois iconoclastes » de son ancien directeur. Une allusion aux thèses du « suicide démographique » popularisées par Als à partir de la fin des années 1970. À relire Georges Als dans le texte, on est frappé par la charge nationaliste et völkisch qui s’en dégage. Dans un article paru en 1982 dans le mensuel Forum, il expliquait ainsi qu’« une relative homogénéité ethnique et une sage politique nous ont jusqu’ici préservés de tensions sociales graves ». Et de mettre en garde contre « un relâchement de l’instinct vital, par un désir effréné de prospérité ». L’ironie de l’Histoire, c’est qu’au moment même où le directeur du Statec agitait le spectre de la dénatalité, la tendance s’était déjà inversée. Devenu légèrement négatif entre 1972 et 1978, le solde naturel repasse à la hausse dans les années 1980, grâce à l’arrivée d’une population immigrée jeune et en état de procréer.

Mais ce serait probablement injuste de réduire Georges Als à l’image du provocateur réactionnaire. Issu des cercles libéraux, sa politique de recrutement s’avéra ainsi très ouverte. Il embaucha toute une génération de jeunes universitaires issus du trotskisme (Nico Weydert), du socialisme autogestionnaire (Jean Langers) ou du catholicisme de gauche (Guy Schuller). Jusque dans les années 1990, le Landesverband, situé le plus à gauche de l’échiquier syndical, était ainsi le syndicat majoritaire au sein du Statec.

À Georges Als succède Robert Weides en 1990. Diplômé de Sciences Po Paris, le juriste et économiste avait passé quasiment toute sa carrière au sein du Statec. C’est lui qui lança, en binôme avec le macro-économiste Ferdy Adam, la « Note de Conjoncture » mensuelle. En 2003, Serge Allegrezza, est parachuté directeur général du Statec par Henri Grethen (DP). Au Statec, on craignait alors une reprise en main ministérielle. Allegrezza n’était pas un ancien de la maison, mais arrivait directement du ministère de l’Économie qu’il avait intégré en 1991 sous Robert Goebbels. Or, le nouveau directeur prendra rapidement ses marques au Statec. En 2005, il publie le premier Rapport travail et cohésion sociale, entrant de plain-pied sur le terrain social, et revendiquant la suprématie statistique face au Ceps/Instead, son ancien employeur. En 2016, il lance Statec Research, son projet de prestige. Créée sous forme d’ASBL, la cellule permet de recruter des chercheurs internationaux et de leur donner un accès contrôlé aux micro-données économiques, par essence sensibles, accumulées par l’institut statistique.

Abonné des matinales de RTL-Radio comme des unes de Paperjam, le directeur du Statec fait preuve de flair médiatique. Il s’est imposé comme un des rares intellectuels revendiquant une liberté de parole ; un household name. Un ancien de la section LSAP-Al Eech, où il militait aux côtés de Jeannot Krecké, Yves Mersch et François Bausch (bien que ce dernier se révélât rapidement être une taupe trotskiste), Allegrezza est resté encarté au parti. Lecteur insatiable, il a su capter très tôt les tendances intellectuelles montantes, et ainsi se démarquer du provincialisme politique ambiant. Sur les dernières années, Allegrezza a gauchisé son discours, se référant aux travaux de Krugman, Atkinson et Piketty. C’est lui qui a invité en avril 2022 la nouvelle star de la gauche américaine, Adam Tooze, à la Journée de l’Économie, organisée par le ministère de l’Économie, la Chambre de Commerce et la Fedil, « en coopération avec PWC Luxembourg ». (L’historien anglais ne manqua pas l’occasion de rappeler à ses auditeurs « le mépris » qu’ils inspireraient à une partie de la population, qui « n’aime pas les gens réunis dans cette salle ».) Bien que tardivement, Allegrezza s’est mis au diapason de l’urgence climatique, investissant dans les modélisations au service de la décarbonation : « On ne pourra pas se permettre de rater le train du changement climatique ».

Le Grand Confinement du printemps 2020 a constitué un choc pour le Statec. « Nous n’étions tout simplement pas à la hauteur », admet Serge Allegrezza rétrospectivement. Alors que le gouvernement faisait « une pression énorme » pour avoir des données en temps réel, le Statec restait enfermé dans ses temporalités trimestrielles. Le premier moment de sidération passé, le directeur du Statec se présenta, en juillet 2020, devant la presse. Aux côtés de la ministre de Santé, Paulette Lenert (LSAP), il annonça le lancement de « Flash Covid », une newsletter renseignant « à intervalles réguliers » sur la situation sanitaire. L’initiative fit plouf. Au final, seulement deux éditions paraîtront. « Nous avons tous sous-estimé combien de temps la pandémie allait durer », dit Allegrezza. Le rythme avec lequel les nouveaux chiffres tombaient aurait été « insoutenable » : « Nous n’avions ni le recul ni le calme pour en tirer quelque chose de sérieux. » Il dit avoir tiré les leçons des deux dernières années : « On a beaucoup appris ». Le Statec travaille ainsi à parfaire le « nowcasting » tiré de la mobilophonie, des paiements par carte et des réseaux sociaux. Serge Allegrezza voit dans ces données « un bien public ». Or, le big data reste largement concentré entre les mains des Gafa ; et rien n’oblige pour l’instant les monopolistes du net à partager leurs précieuses ressources avec les services statistiques publics.

Le patrimoine, sa perpétuation et son inégale distribution restent un des principaux angles morts de la statistique au Luxembourg. Le peu qu’on croit en savoir provient d’enquêtes de la BCL. Or, bon courage pour persuader le « un pour cent » de dévoiler son patrimoine à l’enquêteur-statisticien ! Pour avoir une vue plus précise sur le patrimoine, le
Statec réclame depuis une demi-douzaine d’années un accès aux micro-données de l’Administration des contributions directes, proposant d’y envoyer ses fonctionnaires en mode embedded, avec obligation de strictement respecter le secret fiscal. Les négociations se sont rapidement enlisées. Or, la pandémie a exacerbé le problème, les mesures sanitaires compliquant le travail des enquêteurs sur le terrain. Un rapprochement se serait récemment fait avec le fisc, révèle Serge Allegrezza. La solution pourrait passer par la voie législative.

Les frontaliers sont l’autre grande inconnue statistique. (La seule enquête sociale à les inclure est celle de la structure des salaires). L’exclusion de la moitié de la main d’œuvre repose la question du découpage territorial statistique. Sur le papier, il existe un « Réseau des offices statistiques de la Grande Région », mais dans la pratique « il ne fonctionne pas terriblement bien, aucun des instituts n’y investit beaucoup », dit Allegrezza. « Je n’ose pas, à l’heure actuelle, élargir nos enquêtes aux frontaliers, puisque pour certaines cela signifierait un doublement. Je ne pourrais de toute manière que le faire en association avec les instituts en France, en Belgique et en Allemagne. Or, la législation allemande est très compliquée... »

Le Produit intérieur brut (PIB) reste l’indicateur le plus connu produit par le Statec. C’est également un des plus problématiques. Qu’Amazon fasse passer quelques milliards de bénéfices (ou de pertes) supplémentaires par sa filiale grand-ducale, et le PIB vacille. En octobre 2018, le Statec avait avoué « une certaine déconnexion » entre le PIB et les fondamentaux conjoncturels, qui pourrait « biaiser son interprétabilité en tant qu’indicateur synthétique ». Le cas du Luxembourg ressemble beaucoup à celui de son cousin offshore gaélique. Dans Summer 2022 – Economic Forecast, la Commission européenne dédie un encart à la « grande volatilité » du PIB irlandais : « Ireland is not the only EU Member State hosting foreign-owned multinational enterprises, yet their weight is so large in Ireland that it affects ‘standard’ national accounts aggregates for both the Irish economy and the EU economy at large ».

« La Commission ne peut le dire tel quel, mais, en fait, le PIB irlandais ne vaut plus rien », traduit Serge Allegrezza. Entre 2014 et 2015, le PIB de l’île avait ainsi triplé, passant de huit à 26 pour cent, une pure fiction comptable, engendrée par les structurations fiscales de multinationales. Allegrezza met en garde : « Ce qui est arrivé aux Irlandais peut également nous arriver à nous ». Il estime que le Revenu national brut (RNB), qui se situe 35 pour cent en-dessous du PIB, correspondrait mieux à la réalité économique luxembourgeoise. « On a une forte production, mais en contrepartie, des revenus générés partent vers l’étranger » ; que ce soient les dividendes versés aux détenteurs de capital ou les salaires payés aux travailleurs frontaliers. En 2016, l’Irlande décide que le PIB n’est plus adapté pour mesurer son économie et planifier son budget, et le remplace par un RNB « ajusté », qui filtre une partie du bruit statistique occasionné par le profit shifting de multinationales. Trois ans plus tard, le Conseil économique et social (CES) s’est penché sur l’encombrante question du PIB. Dans son avis, on constate que le PIB est « contestable et souvent contesté », on revient sur l’exemple irlandais, pour enfin se cramponner à l’indicateur fétiche : « Le CES ne recommande pas d’abandonner le PIB au profit d’un quelconque RNB ajusté ou autre ». Une approche par les revenus pourrait éventuellement compléter l’image, écrit le CES, mais encore faudrait garantir un accès des statisticiens à l’administration fiscale...

Le Statec tente de se libérer de la tyrannie du PIB en mettant dans la vitrine le « PIB du bien-être », un agrégat composé d’une soixantaine d’indicateurs, qui vont des heures de travail au taux de recyclage, en passant par « la satisfaction à l’égard de l’existence ». Poussé depuis 2009 par Allegrezza, l’indicateur a été adopté de manière enthousiaste par le ministre de l’Économie, Franz Fayot (LSAP), qui tente de se distinguer du productivisme de ses prédécesseurs. Or, le concept de « well being » rencontre aussi des critiques. Ainsi, début juillet, lors du colloque célébrant le soixantième anniversaire du Statec, Paul Zahlen a tenté de résumer en 62 diapositives PowerPoint l’histoire de la statistique au Luxembourg (lire page 11). L’ancien chef de la division des Statistiques sociales a conclu son exposé historique par une sortie inattendue. Il pointa les potentielles dérives « identitaires » que des concepts comme « confiance », « bien-être » ou « bonheur » pourraient engendrer. Ces notions témoigneraient d’un « retour conceptuel vers le passé », et privilégieraient la réinvention d’une « communauté » (Gemeinschaft) à l’analyse de la « société » (Gesellschaft). Face au Land, Zahlen précise sa pensée : « Ces statistiques ne traitent plus de structures ni du fonctionnement de la société, mais de la psychologie des gens. Ce sont des agrégats de sensibilités et de sentiments. Mais la question est : Peut-on agréger des choses comme le bonheur ? On peut en douter... »

Bernard Thomas
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