Schlechter, Lambert: Partances

Le roman de la vie qui passe

d'Lëtzebuerger Land vom 17.04.2003

Lambert Schlechter semble avoir opté pour le décousu de ces quatre nouvelles qui constituent comme autant de tableaux juxtaposées : «Abrégé du petit jour», «Ticket pour ailleurs», «Jamais je n'ai eu soif autant» et «L'expédition de Malmö». Or, à bien y regarder, les quatre nouvelles constituent un tout harmonieux. Il y a à l'origine de ce livre, un désir paradoxal: écrire un roman, celui de la vie qui passe, et ne pas tomber dans la fiction. Le résultant de ce paradoxe est un roman qui se dit «nouvelles» et des nouvelles qui constituent «un roman» où la part de la fiction est réduite. C'est un roman qui rechigne à rejoindre la sphère du romanesque. 

Il y a toujours une «palissade» contre laquelle bute le roman: «Faire un pas, un seul pas, un premier pas, aller plus loin, aller vers la mer, aller vers le jour, commencer la randonnée, amorcer le récit, raconter le voyage. Mentionner, puis - deux ou trois pages plus loin - décrire la palissade qui au milieu du quai barre le chemin». Et, refusant le romanesque, le roman se fait réflexion sur le roman, sur les mots, sur l'écriture comme dans ce passage à la fin du chapitre quatorzième de Ticket pour ailleurs: «Deux semaines que je vis avec mes lamentables vingt feuillets, j'en ai rempli treize, je termine le quatorzième. En reste six. Qu'est-ce que ça va donner? ... Et j'hésite, irrésolu, qu'est-ce qui, maintenant, est plus urgent: compter les feuillets ou les jours... ?». 

Dans la fiction, le refus du genre romanesque se traduit allégoriquement par ce personnage en partance et qui, à aucun moment ne part. Le personnage redoute le voyage. Je pense à Gilgamesh (comment ne pas penser aux rives de l'Euphrate) qui se met en route pour échapper au destin ne soupçonnant nullement que son cheminement est préfiguration de sa mort. Ici, le personnage est conscient de la signification funeste du voyage. Il sait que tout ticket est un «ticket pour l'ailleurs» et que tout ailleurs se rattache aux sites du silence. 

À bien y réfléchir, ce roman redoute d'être roman. Il sait que l'accomplissement de l'œuvre est image de la finitude. Mieux vaut s'en tenir aux partances, à la promesse d'un roman, à l'ébauche, au seuil, au liminal, à la promesse. Les sociétés de chemin de fer nous induisent en erreur : ce n'est pas le passager qui attend le train. Je pense aux fameux trains de Paul Delvaux où ce sont les trains qui attendent. Chez Schlechter aussi ce sont les trains qui nous attendent, qui veulent nous prendre: «Le train dans la 23e ou 24e gare m'attend depuis 54 ou 55 ans, m'attend depuis ma naissance». 

Et mieux vaut retarder son voyager. Mieux vaut rater son train. Rater. «Raté», le roman peut mener très loin: par exemple vers l'au-delà comme dans la troisième nouvelle présentée comme «posthume». C'est le récit, non consommé, d'une expédition vers le grand Nord, vers les grand froid. Récit où l'auteur voit sa finitude, l'oubli dans lequel il tombe. Plus d'une fois, l'auteur pense à Wittgenstein «tout fiévreux dans la froidure du fjord norvégien», à ses doigts transis, à la commotion d'être pour le néant.

 

Lambert Schlechter: Partances, Nouvelles; L'Escampette, Bordeaux 2003, 15 Euros; ISBN 2 914387 23 7

 

 

 

Jalel El Gharbi
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