Entre Mouvement lent et Oiseau de feu, la diva Diana Damrau célèbre Richard Strauss

Concert éclectique

d'Lëtzebuerger Land vom 24.09.2021

Il est probable que les grandes phalanges symphoniques étrangères et les meilleurs solistes internationaux auront encore quelque peine à répondre tous présent sur la scène de la Philharmonie. Une certaine incertitude liée au virus continue à planer, telle une épée de Damoclès, sur le déroulement normal de la saison, c’est-à-dire sur les programmes voire la tenue même des concerts. Les salles de la Place de l’Europe peuvent cependant compter sur ses ensembles résidents pour offrir de belles émotions musicales à un public en manque sévère de concerts durant ces 18 derniers mois : l’OPL, évidemment, mais aussi les SEL, l’OCL, qui accueille sa nouvelle cheffe Corinna Niemeyer, UIL, toujours fidèle à sa mission de célébrer le bel aujourd’hui en dévoilant telles partitions nouvelles.

Sous la baguette de son chef attitré, Gustavo Gimeno (lequel semble s’épanouir sur les bords de l’Alzette), l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg est à nouveau guidé par un esprit d’aventure revigorant, comme en témoigne le programme de son premier concert de la saison nouvelle, celui qu’il a donné, en s’entourant de l’immense soprano Diana Damrau, dont le timbre cristallin a fait briller de mille éclats une demi-douzaine de lieder de Richard Strauss.

Fidèle à son ambition de porter haut l’OPL, Gimeno ouvre la saison avec une page emblématique du tout début du vingtième siècle. « Tous les compositeurs qui n’ont pas profondément ressenti et compris l’inéluctable nécessité de Webern sont parfaitement inutiles », disait Pierre Boulez. 76 ans après sa mort tragique (sorti, malgré le couvre-feu, fumer une cigarette dont le bout rougeoyant attira l’attention d’une patrouille américaine, Anton Webern fut abattu par erreur près de Salzbourg), le compositeur viennois brille toujours du même éclat fait de pureté, de rigueur et de singularité. Son Langsamer Satz (1905), nonobstant son aspect expérimental, reste largement tributaire de l’esthétique postromantique d’inspiration brahmsienne, agrémentée des réminiscences de tel ou tel thème de Wagner ou Mahler. Ce qui frappe, en dehors de ces parentés stylistiques et outre le souci de concision (élément essentiel du lexique webernien), la transparence de l’orchestration signée Gerard Schwartz (l’opus est initialement écrit pour quatuor à cordes), c’est un sens aigu du contrepoint, un développement harmonique on ne peut plus original et, enfin, un lyrisme chaleureux, qui apporte un démenti cinglant à ceux qui considèrent Webern comme l’intellectuel aride de l’École de Vienne. Aussi est-ce à juste titre que l’OPL y prend le temps de s’épancher sous l’aile protectrice de son chef attitré, grâce au talent d’analyste précis duquel la partition vibre de toutes ses fibres.

Après ce zakouski rare, place à la superstar de la soirée, Diana Damrau, qui, avec six lieder et un bis de Richard Strauss, soulèvera l’enthousiasme du grand auditoire de la Philharmonie. Forte d’un timbre limpide, d’une étourdissante virtuosité dans le suraigu et, naturellement, d’une technique vocale au-dessus de tout soupçon, la soprano allemande, entièrement focalisée sur l’expression, ignore le danger, en repoussant sans cesse les limites du possible. Contrastes dynamiques vertigineux, écarts saisissants, pianissimi ténus, accompagnée de la manière la plus bienveillante par un Gimeno aux petits soins, Damrau défend ces lieder sans lésiner sur les moyens, mais avec une grande ferveur, s’investissant sans concession dans les résonances tragiques de cette musique absolument sublime.

Joyau d’harmonies sensuelles et de modulations câlines, Das Rosenband offre à la diva l’occasion de déployer splendidement ses capacités vocales. Tendre musique de conte de fées, Ständchen, le plus célèbre des lieder de Strauss, se distingue par une courbe vocale souple et sobre ainsi que par un finale étincelant d’une mélodie que le compositeur jugeait pourtant « bien imparfaite ». Sur un accompagnement simple et serein, Freundliche Vision sonne comme une mélodie du bonheur qui s’élève sur un poème de Otto Bierbaum, dont le vers « Und ich geh’ mit Einer, die mich lieb hat […] in den Frieden », résume l’atmosphère. Wiegenlied, la plus fréquemment chantée des berceuses de Strauss, est une merveilleuse et généreuse cantilène qui se déploie sur un doux rythme ondoyant des cordes. Évocation prenante de la disparition de la bien-aimée, l’élégiaque Allerseelen introduit une note de tristesse et de nostalgie. Enfin, clôturant ce récital sur un texte, lui aussi, d’inspiration amoureuse, et s’achevant sur l’exaltante et triomphante tonalité d’ut majeur, Zueignung est une page empreinte d’un romantisme typiquement brahmsien, à la fois fougueuse et fervente, passionnée et solennelle, page qui fait figure de véritable digest des qualités essentielles de l’art straussien du lied. Marquée religioso et débouchant sur la mise en exergue de heilig, la dernière strophe s’entend et résonne comme une apothéose mystique.

Complétant une belle programmation et donné dans sa version intégrale, L’Oiseau de feu est un chef-d’œuvre immarcescible… et prophétique, en ce sens qu’il n’est toujours pas dégoupillé aujourd’hui, tant sa charge explosive reste intacte, et qu’il n’a pas fini d’ouvrir l’oreille musicale à l’univers sonore de l’avenir. C’est l’occasion rêvée pour le Grand d’Espagne de montrer que ses accointances avec la musique du vingtième siècle ne sont pas feintes ou fortuites. Son sens du rythme, son acuité sensorielle, son intelligence musicale sont tels qu’il peut se permettre de trancher dans le vif pour ne retenir que ce qui est pur, sans tache. Alliant le rayonnement d’un hymne de gloire à la sonorité d’un choral, empreint d’une exubérance toute méridionale, cet Oiseau affirme le triomphe de la vie et respire une vitalité, qui, à elle seule, eût valu le déplacement.

José Voss
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