Face à l’épidémie de variole du singe, la réaction de la Direction de la Santé fut tardive et timide. Sa campagne de sensibilisation en est restée quasi-inaudible. Quant aux vaccins, la première livraison est imminente ; elle ne contiendra que 1 400 doses

Trop peu trop tard

d'Lëtzebuerger Land du 12.08.2022

Le 31 mai, Jean-Claude Schmit est interrogé par le Tageblatt sur l’épidémie du monkeypox (MPX). Une grande campagne d’information « würde über das Ziel hinausschießen », était cité le directeur de la Santé. « Zu diesem Zeitpunkt sei die Santé sich aber noch nicht ganz im Klaren, wie sie zu den Affenpocken kommunizieren werde ». Deux mois et demi plus tard, la stratégie ne s’est guère précisée. La campagne a démarré timidement et tardivement. Il a fallu attendre août pour que la Santé mette finalement en ligne un site d’informations (variole-singe.lu). Il s’agit d’une homepage austère et administrative ; on se croirait sur guichet.lu. La Direction de la Santé n’a lancé ni campagne d’affiches, ni flyers, ni annonces sur les plateformes de dating. Quant à Paulette Lenert, elle est restée aux abonnés absents. Alors que l’OMS a classé la variole du singe « urgence de santé publique de portée internationale » (c’est-à-dire le plus haut degré d’alerte) il y a trois semaines, on attend toujours la première conférence de presse ministérielle sur le sujet. Du temps précieux a ainsi été perdu. Alors que les mois de mai à juillet étaient chargés en fêtes et festivals, les messages de la Santé sont restés largement inaudibles. Or, une épidémie est toujours une course contre la montre.

L’infectiologue au CHL, Vic Arendt, est un vétéran de la lutte contre le VIH. À ses yeux, ce n’est pas comme si la sensibilisation sur le MPX aurait été « verschlof » ; le ministère aurait plutôt « voulu sciemment éviter de discriminer la communauté gay » : « Et ass net vertuscht ginn, mee och net un déi grouss Klack gehaange ginn. Cela a-t-il rendu un grand service à la communauté gay ? C’est une autre question… » Sur son site, la Santé note que, jusqu’à présent, plus de 99 pour cent des cas surviennent chez des hommes. « Les informations recueillies auprès des personnes malades indiquent que 98 pour cent d’entre ceux qui sont interrogés sont des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ». Or, il s’agit d’une image momentanée. Le virus n’a pas de préférence sexuelle, le principal facteur de risque est le multi-partenariat.

Jean-Claude Schmit dit faire « le grand écart », « eng Gratwanderung ». La Direction de la Santé se retrouverait coincée entre la nécessité d’une communication « basée sur les faits » et « le reproche qu’on nous fait immédiatement qu’on stigmatiserait certaines personnes ». Ce ne serait pas simple de communiquer dans ce contexte : « All Wuert, wat ee seet, gëtt op d’Goldwo geluecht an x-mol kommentéiert ». Ceci expliquerait que « le wording » des communications officielles resterait « peut-être plus général ». Mais quoiqu’il en soit, en matière de sensibilisation, les Luxembourgeois seraient toujours « très fortement influencés par les informations disponibles dans les pays voisins ». Les Verts ont rapidement sauté dans la brèche. Dans un communiqué, les Jonk Gréng exigent une « sensibilisation renforcée et ciblée auprès des personnes à risque », tout en mettant en garde contre une « stigmatisation » des homosexuels.

Le virus se transmet par « contact étroit » avec une personne qui présente une éruption cutanée due à la variole du singe, écrit l’OMS, y compris par contacts « en face à face, de peau à peau, de bouche à bouche ou de bouche à peau, notamment les contacts sexuels ». Vic Arendt estime qu’à l’heure actuelle, le virus est « transmis quasi-exclusivement par voie sexuelle ». De nombreux malades du MPX présenteraient des lésions dans la bouche. « Dans la tête de nos patients, les rapports non-protégés restent synonymes de pénétration anale sans préservatif ». Or, si cela valait (plus ou moins) pour le HIV, ce n’est plus le cas pour le MPX, « qui se transmet également par des baisers ou des fellations ». Quarante cas ont été détectés au Luxembourg entre la mi-juin et ce mardi, contre quelque 3 000 en Allemagne, 2 500 en France et 550 en Belgique. On en reste loin d’une courbe exponentielle, estime Vic Arendt. Le CHL enregistre ainsi en moyenne deux nouvelles infections par jour. Jean-Claude Schmit ne craint, lui non plus, une flambée : « La communauté gay est relativement fermée, et le virus ne se transmet pas facilement. Je ne m’attends donc pas à une explosion des cas. »

Suivant l’OMS, la Santé appelle de réduire « actuellement » le nombre de partenaires sexuels. Jean-Claude Schmit avoue ne pas être certain de l’effet d’une telle recommandation officielle : « Op dat hëlleft, wann de Stat dat seet, oder mir als Administration publique, weess ech net. Mee ech wäert et weider soen. » Pour le président du centre LGBTQI+ Cigale, Max Lamesch, une telle approche « vun uewen erof » ne serait « pas très malin ». Surtout que la « communauté est extrêmement sensibilisée sur la question » : « Ce n’est pas à l’État d’imposer ce qui se passe dans les chambres à coucher ». Il serait plus efficace si le message venait de la « communauté locale ».

Aux États-Unis, les autorités sanitaires de New York et de San Francisco ont évité de recommander aux hommes gays de limiter temporairement leurs partenaires sexuels. Cette hésitation a provoqué la polémique. Le journaliste et activiste LGBTQI+ Dan Savage estime ainsi dans le Washington Post : « It was devaluing gay men’s lives and health not to warn gay men. Now, here we are, really on the verge of monkeypox being endemic in gay communities all over the world, and how is that for stigma ? » Le Soir publie cette semaine le témoignage d’un jeune homme qui vient de vivre le calvaire du MPX : « Par peur de la stigmatisation, on n’a pas donné une information suffisamment claire et détaillée aux gens. […] La vraie homophobie est de laisser des milliers d’hommes gay s’infecter. »

Pour qu’une lutte anti-épidémique soit efficace, il lui faut des relais sur le terrain. (Ce fut ainsi la mobilisation et le militantisme de la communauté gay qui réussirent à imposer le HIV sur l’agenda politique et pharmaceutique dans les années 1980-1990.) Au Luxembourg, la concertation avec les mouvements grassroots se fait au sein du Comité du suivi du Sida. Institué en 1984, il réunit fonctionnaires de la Santé, chercheurs du LIH, infectiologues du CHL et représentants de la « société civile », de Rosa Lëtzebuerg à la Croix Rouge. Alors que les pionniers du mouvement gay se sont peu à peu institutionnalisés, de nouvelles Asbl sont apparues : FairyTails et Bear Dukes organisent ainsi des fêtes à intervalles réguliers. Elles sont bien interconnectées et disposent d’une large fanbase jeune, c’est-à-dire d’un pouvoir de mobilisation. Mais affranchie du ghetto, la « communauté gay » n’en est plus vraiment une. Elle s’est en partie éparpillée et assimilée. À part le Café DaMa à Differdange, les « bars gays » ont tous fermé leurs portes. Les lieux de drague se sont déplacés vers Internet et vers les soirées privées. Mener une campagne ciblée ne sera donc pas évident.

En amont de la Luxembourg Pride du 9 juillet, les associations LGBTQI+ se sont réunies avec la Croix Rouge pour rédiger un petit flyer en trois langues sur le MPX. (Le texte fut avisé par les infectiologues du CHL.) Selon Sandy Kubaj, directrice de la HIV Berodung de la Croix Rouge, les associations auraient discuté comment calibrer leur message, les avis ayant divergé. Le flyer ne formule finalement pas de recommandations, mais reste dans un registre factuel : « Le risque augmente avec le nombre de partenaires », y lit-on. Aux personnes d’en tirer les « conséquences logiques », dit Kubaj. Max Lamesch voit dans la stagnation actuelle du nombre de nouvelles infections le signe que « la community a réagi et fait preuve d’une certaine responsabilité ».

À côté des « hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes rapportant des partenaires sexuels multiples » et des « personnes transsexuelles rapportant plusieurs partenaires sexuels », les « travailleurs du sexe » sont le troisième groupe pour lequel le Conseil supérieur des maladies infectieuses recommande une vaccination préventive, en « pré-exposition ». Sur une année, environ 750 personnes passent par le DropIn, un dispensaire pour prostitué-e-s géré par la Croix Rouge. Sa directrice, Tessy Funck, hésite à avancer une estimation du nombre total des sex workers au Luxembourg. Le chiffre pourrait tourner autour de 2 200, dit-elle, mais cette population, travaillant majoritairement dans des appartements, resterait en grande partie invisible pour ses services. Les travailleurs sociaux et sanitaires du DropIn ont sondé l’intérêt pour la vaccination de leurs bénéficiaires. « Les gens sont conscients que c’est un ‘risque professionnel’, appelons-le comme ça », dit Funck. « Mais on voit que le monkeypox suit directement le coronavirus. Les gens ne sont pas très ouverts par rapport à la vaccination... » Le DropIn n’a jusqu’ici pas reçu de tests PCR pour détecter le nouveau virus, « mais beaucoup de nos bénéficiaires refusaient déjà le test Covid-19 ».

Alors qu’en France, plus de 30 000 personnes ont déjà été vaccinées contre le MPX, le Luxembourg attend toujours ses premières doses. La livraison serait imminente et devrait arriver « dans les prochains jours », dit Schmit ce mardi. Le Grand-Duché avait demandé 2 500 doses, il n’en recevra que 1 400. Les services de la Santé ont contacté le producteur dans l’espoir d’en obtenir d’avantage, « mais les chances sont très minces, surtout pour un petit pays », estime Schmit. On aurait également approché d’autres États membres pour demander s’ils ne seraient pas disposés à « prêter » des doses ; « jusqu’ici nous n’avons reçu nulle part de réponse positive ». Le Luxembourg dépend donc entièrement de l’achat groupé de la Commission européenne. En juin, les États membres avaient convenu de prioritiser la livraison des 110 0000 doses, en tenant compte du nombre des cas enregistrés : l’Espagne fut ainsi le premier à recevoir une livraison fin juin, suivie par le Portugal, l’Allemagne et la Belgique. Le Luxembourg dut attendre.

Alors qu’il faut calculer deux doses par personne (à 28 jours d’intervalle) et trois doses pour les immunodéprimés, la livraison de 1 400 doses sera vite épuisée. « Il est très difficile d’estimer de combien on aura besoin », admet Schmit. La commande initiale de 2 500 doses lui paraît pourtant « une estimation haute ». Pour se faire une idée des besoins, la Santé s’est notamment basée sur le nombre de personnes qui suivent le traitement préventif contre VIH (« prophylaxie pré-exposition » ou PrEP). Les « prépeurs » ont été définis comme un des groupes prioritaires de la vaccination, puisqu’ils auraient souvent « des comportements à haut risque », explique Schmit. Et de rappeler qu’« il ne s’agira pas de vacciner toutes les personnes homosexuelles, mais ceux qui ont beaucoup de partenaires sexuels ».

En avril 1976, la direction de la Santé publique publie un avis officiel dans les journaux luxembourgeois : « À l’instar de la plupart des pays du monde occidental, notre Gouvernement a envisagé la suppression de la primovaccination antivariolique ; la primovaccination des enfants du premier âge est reportée à une date ultérieure. » Décrétée en 1980 par l’OMS, l’éradication de la variole reste comme un des grands succès de l’histoire de la médecine. Les anticorps ne déclinant que très lentement, les cohortes qui ont été vaccinées dans leur enfance devraient toujours être largement protégées contre la « nouvelle » maladie zoonotique MPX (qui sévit en Afrique occidentale et centrale depuis des années, et ceci dans l’indifférence générale de l’Europe). Les personnes âgées de plus de cinquante ans présentent donc un net avantage immunologique. Ils présentent également une cicatrice gaufrée sur le haut du bras gauche, résultant de la piqure antivariolique.

Au lendemain du 11 septembre 2001, la peur d’un attentat biologique avait poussé certains États à constituer des stocks stratégiques de vaccins contre la variole. Le Luxembourg se serait procuré des doses au début des années 2000, estime Schmit. Mais il s’agissait de l’ancienne génération du vaccin, dont les effets secondaires pouvaient s’avérer sévères. De toute manière, ajoute Schmit, la date de péremption a été dépassée depuis longtemps déjà. Pourtant, en collaboration avec l’armée américaine, un nouveau vaccin antivariolique fut développé il y a une dizaine d’années par Bavarian Nordic. Cette firme basée à Copenhague commercialise son vaccin depuis 2013, mais le Luxembourg n’en commanda pas ; sa réserve nationale ne fut pas reconstituée. Alors que l’Europe est devenue le nouvel épicentre du MPX, cette négligence se paie cash.

La plupart des malades du MPX guérissent spontanément en deux à quatre semaines. Jean-Claude Schmit considère que « la trentaine de cas que nous avons eus jusqu’ici au Luxembourg ont été relativement ‘inoffensifs’. L’image typique de celui qui est recouvert de plein de boutons, on ne la voit quasiment pas. » Si son taux de mortalité reste très bas (autour de 0,05 pour cent), la maladie peut être extrêmement douloureuse. (Vic Arendt estime qu’un malade sur deux ou sur trois présenterait des lésions périanales.) Les descriptions, parfois explicites, s’accumulent dans la presse internationale : « Mon pénis ressemblait à une zone de guerre », relate un ancien malade du monkeypox dans Le Soir. Les lésions peuvent devenir tellement douloureuses qu’elles « demandent parfois le recours à la morphine », note Le Monde. Dans le New Yorker, on retrouve un autre témoignage : « They’re saying it’s a mild disease. But they can fucking throw that ‘mild’ shit out the window. I’ve never been in so much pain. »

Bernard Thomas
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