Une image suffit à Frans Masereel pour résumer les horreurs de la guerre, la valeur de la paix et du dialogue pacifique entre les hommes

Guerre et paix

d'Lëtzebuerger Land du 12.08.2022

La guerre déclenchée en Ukraine en février, aux portes de l’Europe, rappelle brutalement que les années sans conflit sont une exception. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de rappeler au jeune public, parfois peu au fait des affres terribles du siècle passé, que la Première guerre mondiale a été une boucherie où les hommes se battaient face à face sur les champs de bataille et que la Seconde guerre mondiale fut celle du fer et du feu avec les tanks sur le terrain et les avions dans le ciel. Le leur rappeler à travers la bande dessinée, un moyen d’expression qui lui est familier, est plus pertinent encore. Et l’exposition Frans Masereel, Idée de Paix, première exposition temporaire du musée de la Résistance qui bénéficie de la rénovation de l’ancien bâtiment et de l’extension des espaces (d’Land du 08.10.2021) joue cette carte.

Frans Masereel (Blankenberghe 1889 -Avignon 1972), dessinateur et lithographe d’exception, savait résumer ces horreurs en une image. Dès avant et durant la Première guerre mondiale il s’engagea pour la paix entre les peuples (ce qui lui valut de perdre sa nationalité belge pour fait de désertion), puis illustra durant les années 1920 et 1930 des textes d’écrivains qui partageaient son combat (dont Thomas Mann et Stefan Zweig). Il a vécu la montée du fascisme en Europe – ses publications furent interdites par les nazis –, puis la guerre. Cet intellectuel anti-guerre avait connaissance de l’unanimisme, prôné par le poète américain Walt Withman (1819-1892). Cette notion de tempérance, dans une Europe où les nations défendaient l’honneur de la patrie au prix de la guerre, était celle des cercles littéraires et journalistiques que fréquentait Masereel. Puis, il fit la connaissance de l’écrivain pacifiste Romain Rolland (1866-1944), dont il partageait l’idéal d’entente entre les peuples.

À ce titre Frans Masereel enseigna dès 1947 dans une école allemande, la Hochschule für Bildende Künste à Sarrebruck, deux ans seulement après la fin de la Seconde guerre mondiale. Cet engagement fut de la part de Masereel l’accomplissement de plus de vingt années de lutte anti-guerre et sociale. Cela avait commencé à Paris vers 1910 où il avait fait la connaissance de l’écrivain anarchiste Henri Guilbeaux. Masereel déserteur et Guilbeaux, objecteur de conscience, se retrouvèrent exilés en Suisse. Là, pour la revue Les Tablettes d’abord, puis dans le quotidien La Feuille, Masereel illustra chaque jour avec un dessin en une, non seulement les faits meurtriers du conflit, mais la désinformation mensongère des hommes politiques et des journaux patriotiques, qui faisaient des jeunes hommes de la chair à canon.

Masereel n’a que 26 ans quand paraissent les recueils de ses premiers bois gravés : Debout les Morts et Les Morts parlent (1917), puis 25 images de la passion d’un homme (1918), suivi en 1919 par Mon livre d’Heures, Le Soleil et en 1920, Idée, Sa naissance, sa vie, sa mort. Dès 1918, il travaille aussi sur les bois de La Ville, qui paraîtra en 1925. Frans Masereel avait retenu de son compatriote le poète belge Émile Verhaeren (1855-1916), dans Les Villes tentaculaires, que la grande ville était un lieu de plaisirs, de rencontres certes, mais aussi le creuset des inégalités sociales. Masereel représentera les ouvriers des usines en masse compacte, exploités et revendiquant leurs droits sociaux. Un personnage singulier, qui est son alter-ego, cherche à atteindre le soleil, dont la lumière éclatante équivaut à l’idéal pacifiste. « L’homme nouveau » serait celui de l’Union Soviétique – il s’y rendit plusieurs fois. Sympathisant communiste, il participa à la Troisième Internationale, donna des leçons de dessin à des soldats Républicains espagnols.

On terminera ce préambule biographique avec une autre justification pour cette exposition : Frank Schroeder, directeur du Musée de la résistance et des droits humains et Olivier Bouton, responsable des projets culturels, prouvent à travers cette exposition que Frans Masereel, qui qualifiait lui-même ses recueils d’images de « romans sans paroles », peut être considéré comme l’ancêtre des pointures de ce que l’on appelle aujourd’hui le roman graphique comme Art Spigelmann (Maus) ou Marjane Satrapi (Persepolis). Le roman graphique est souvent le résultat d’une expérience difficile. Le dessinateur syrien réfugié en France, Hamid Suleiman avait été pressenti pour illustrer la vie de Frans Masereel pour l’exposition à Esch. Après le succès fulgurant de son Freedom Hospital en 2016, cette rencontre aurait été exceptionnelle et retentissante pour le musée eschois. Cela ne s’est finalement pas fait. Et c’est bien dommage car l’exposition s’en trouve appauvrie, même si les commissaires ont pu recourir aux documents de la Frans Masereel Stiftung de Sarrebruck et bénéficier de prêts de collections privées.

On est obligé de relever des incohérences., sans doute dues à la hâte de la scénographie montée en six semaines. C’est gênant pour la compréhension chronologique du parcours pacifiste, anti-guerre et engagé de Masereel. Ainsi des illustrations de Fairfax, présentées dès le hall d’entrée du musée alors qu’elles datent des années 1920. Masereel illustre une nouvelle de l’écrivain allemand Carl Sternheim sur les profiteurs de la guerre, les grands industriels militaristes. Autre incohérence : l’utilisation d’écrans électroniques pour faire défiler en grand l’œuvre de Masereel, alors que ses bois gravés ne mesuraient que 8,7 sur 11,2 cm. Ce procédé d’animation est antinomique avec le travail manuel exceptionnel de Masereel…

On retiendra donc surtout que l’exposition montre de Masereel sa vision pacifiste qui équivaut à atteindre le Soleil – et celle de Saturne, mortifère et guerrière, qui dévore ses enfants. En revenant sur le style de l’artiste, on voit Idée, un petit film muet (1932 avec le cinéaste Berthold Bartosch) projeté au rez-de-chaussée du grand hall, qui fait penser au cinéma expressionniste de Murnau ou de Fritz Lang. Les dessins de Grotesk-Film (1921) illustrant une société urbaine décadente et lubrique sont de la veine d’un George Grosz qui était d’ailleurs l’ami de Masereel. L’art des bois gravés de Masereel fait aussi penser aux images sans paroles du Moyen âge – ce que suggèrent d’ailleurs les titres de ses recueils 25 images de la passion d’un homme et Mon livre d’Heures. Le Gourmand (bois gravé, 1923), à voir au sous-sol de la nouvelle aile du musée, a la truculence des représentations populaires flamandes. On y voit nettement le squelette (en blanc) sous le costume (noir) de ses personnages et sa représentation du profiteur de guerre qui s’empiffre.

Apocalypse de notre temps… la Seconde guerre mondiale fut bien le déluge de feu et de fer que Masereel avait pressenti. Il en rend compte avec des dessins à l’encre de Chine d’une densité extrêmement noire, où il ne reste aucune place pour le blanc, la lumière. On ne respire pas plus dans le récit de Juin 40, dont Masereel rend compte cette fois dans des aquarelles en couleurs. Jeté sur les routes avec la population civile fuyant les troupes nazies en juin 1940, on dirait qu’il s’en souvient comme d’un cauchemar en couleurs. La vraie vie de Masereel s’est parfois rapprochée de sa vie de papier.

Idée de Paix – Frans Masereel est à voir jusqu’au dimanche 14 août au Musée national de la résistance et des droits humains, Place de
la Résistance à Esch-sur-Alzette

Marianne Brausch
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