Expositions

Profession de foi

d'Lëtzebuerger Land du 27.11.2020

Le collectif Cueva a pour ligne de conduite d’occuper artistiquement des lieux eschois, voués à la démolition ou à la réhabilitation. De fait, la carte blanche laissée aux artistes invités est totale. Dans Bâtiment 4, sixième exposition du genre organisée et coordonnée par Cueva donc, une centaine d’artistes se logent dans les nombreuses pièces du bâtiment IV d’Arcelor-Mittal, situé dans le domaine du Schlassgoard. Et si on ne peut pas adhérer à cent pour cent à tout ce qui y est montré, l’exposition est une réussite, et Cueva confirme sa stature de projet indispensable pour la scène artistique locale.

Dans la furieuse dynamique artistique que stimule l’obtention du label Capitale Européenne de la Culture par Esch pour 2022, en mai dernier, ArcelorMittal Luxembourg confiait gracieusement l’exploitation du bâtiment IV aux Asbl Cueva et frEsch. Cette dernière créée dans l’émulation des stratégies culturelles qui se déclinent pas à pas jusqu’à cette année-événement qui arrive… Là, dans un bâtiment vidé et marqué par l’usure du temps, des artistes de la scène alternative des arts visuels, peu montrés dans les musées traditionnels du pays, interviennent pour réinventer un lieu qui bientôt s’imposera comme une institution majeure.

Dans Bâtiment 4 , il y a ce paradoxe entre ceux qui exposent « dans » le lieu et ceux qui le font « pour » le lieu. Car si l’objet principal de Cueva est d’invertir un espace pour le transformer avant sa disparition, tous n’ont pas l’audace de réellement exploiter le lieu, prendre son unicité et l’utiliser dans ce qu’ils vont poser là en ces murs. De fait, entre les tentatives complètement ratées, celles ressemblant à des projets de fin d’étude aux beaux-arts, les accrochages sauvages ou formels, les reprises de vielles idées, ou d’objets déjà exposés ailleurs, on trouve tout de même ce qu’on est venu chercher, à savoir des idées nouvelles, des œuvres complètement inédites, ancrées là et qui ne survivront pas au lieu… Et si la profession de foi est par définition « la déclaration ouverte et publique d’une croyance ou d’une foi », alors « In Cueva we trust ».

Dès le dehors, au pourtour du bâtiment, l’expo’ collective commence. Quelques œuvres s’installent sur les murs du bâtiment, en graffiti, collage, pochoir, ou installation sur bois. Des œuvres convaincantes – à l’image de la fresque féline et féroce de Loïc Henrion sous le blase « Alec » – qui engagent de suite à passer la grande porte du bâtiment, où dominent en lettres blanches grasses, sur fond noir, « CUEVA B4 ». C’est assez étonnant pour le signaler, car à son habitude, Cueva est plutôt silencieuse, non démonstrative, ses coordinateurs ne souhaitant pas tirer une quelconque couverture, à juste titre. Mais là, on sent la consécration. Si l’exposition en présence est éphémère, le collectif a enfin trouvé un logement, et pas de fortune cette fois, il est donc temps de s’afficher.

Dedans, c’est une immensité qui s’offre à nous. Imaginez des pièces en pagaille dans 3 000 mètres carrés d’espace, sur quatre niveaux. C’est presque trop, mais dans ce trop, se révèlent certaines entités aux idées plutôt intéressantes. Et comme il serait impossible de citer la centaine point par point, il s’agit d’être concis et sélectif, en toute subjectivité…

C’est la toile tendue au plafond de Nika Schmitt qui nous interpelle en premier. Une installation sonore, au mouvement mécanique, répétitif et hypnotique appelant à se questionner sur notre environnement et notre rapport au temps. En face, l’obsession de Marc Soisson pour les insectes volants dérange, lui qui se concentrait jusqu’alors sur des peintures minimalistes, s’attaque là à un trouble maximal. Au même étage, Michel Kleyr, connue pour son travail vidéo-photographique invite à s’interroger sur l’océan, avec toutes les problématiques auxquelles il renvoie. Plus loin, on finit par la salle magnifiquement bleue de Gery Oth, pour rebrousser chemin et tomber sur le travail toujours plaisant des frères Sanctobin, et une fresque très pointilleuse du « street artiste » Fab Rice. Dans une autre salle, Klara Troost et Rafael Springer se répondent par des bleus nuageux, quand dans une salle à côté Jacques Schmitz livre une foule de toiles au style dézingué, débordants sur les murs.

Au second, Patricia Baum offre à voir quelques jolis dessins sortis de ses sketchbooks, sur canson ou directement sur les murs, plus loin Luc Ewen et Roland Schroeder livrent une installation puissante rappelant les mouvements de population suite aux crises récentes. Le premier coup de cœur s’installe dans une pièce blanche où la mousse végétale aura recouvert une partie de la pièce, des murs au sol, en passant par les objets disséminés là. Une vision futuriste qui pousse à l’angoisse de notre extinction, signée Katarzyna Kot. Après quelques pas de plus, on croise le travail photographique de Fränk Muno mettant en scène l’actrice Eugénie Anselin, mais au détour d’une autre pièce c’est Ebel qui enfin signe une occupation totale du lieu en faisant descendre ses hiéroglyphes du plafond au mur.

Plus bas, on retrouve Rickard Linder, de qui on aime toujours autant le travail, même si plus loin c’est le duo – le temps de l’expo – Mangen/Becker qui nous subjugue. Chez eux, on entre dans une pièce immense, totalement investie par leurs couleurs et coups de pinceaux. C’est clairement ce qu’on est venu chercher dans une telle exposition, une appropriation totale du lieu par une œuvre monumentale qui disparaitra avec lui.

On finit au sous-sol, où Chiara Dahlem dans une pièce coffre-fort éclaboussée de rouge dégoulinant, entourant un mégaphone, suscite toujours autant la critique sociétale, quand d’autres comme Marc Pierrard s’amusent du genre pictural et des morphologies, alors qu’Ange Bruneel introduit une minutie de traits et formes tout en blanc, dans une pièce « boite noire », amenant un contraste saisissant, étrangement apaisant, concluant une visite où l’on en aura pris plein la figure…

Godefroy Gordet
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