Peinture et identité

Une galerie bariolée de portraits

d'Lëtzebuerger Land du 01.10.2021

La galerie Zidoun-Bossuyt, au fil de ses expositions, c’est notre ouverture au grand large. Avec des coups de vent salutaires qui viennent mettre en question nos canons de beauté, nos habitudes esthétiques. On se rappelle l’exposition Basquiat, coup d’éclat, par ailleurs, comme il se doit le travail d’une galerie se fait dans le temps, dans la fidélité. Jeff Sonhouse, dont l’exposition est ouverte jusqu’au 6 novembre, y a été présenté au public luxembourgeois une première fois il y quelques années, cet artiste afro-américain s’est de la sorte imposé dans l’ancien monde, et pour le moins le souvenir est resté très fort de tel drapeau dévoyé, aux couleurs rouge et verte maintenant, avec des têtes qui voguent et volettent, à la chevelure dense, aux visages, aux traits comme effacés, on y reviendra.

Des portraits, plus présents, plus fournis, il n’y a quasiment que cela dans l’exposition actuelle. En pied sur quatre des six grands formats, à mi-jambe plus précisément, face à cinq toiles de moyen format qui se limitent à des portraits en buste. Les hommes (représentation en effet limitée à la masculinité) nous font bien face, on ne dira pas toutefois que les regards se croisent, car vis-à-vis n reste dans les stéréotypes, inutile d’insister sur les marques en question. Jeff Sonhouse a ici le trait moins direct, moins acerbe que pour le drapeau naguère ; de façon plus enjouée, il se sert d’une bonne vieille tradition occidentale (européenne), les (auto)portraits y sont légion, c’est passé outre-Atlantique, et l’on n’aura aucune peine en plus, aucun scrupule de rattacher par exemple à Warhol les peintures faites de dédoublement, voire plus, allant jusqu’à trois ou quatre personnages identiques collés les uns aux autres. Comme si pour finir ils n’en faisaient qu’un, One Man Gang.

Des costards, tels en portant, croqués à la sorte du bureau, rayés, croisés. Mais l’exposition impressionne plus par la bigarrure de la majorité des protagonistes, proches en cela d’Arlequin (faut-il pour cela en appeler de suite à Picasso ?), dans leurs costumes faits de carreaux (non de losanges) multicolores. C’est fort, au point que la couleur a fini par déborder sur les murs de la galerie. Il arrive cependant que la mascarade laisse transparaître comme un être décharné, des membres écorchés. Et quand le tableau se passe de couleur, et le titre suggère une danse, elle prend vite un air macabre, accentué par la juxtaposition humaine et animale. Un tableau particulièrement expressif, où l’impact est inverse au caractère statique de l’art de Jeff Sonhouse.

Il est quand même un mouvement remarquable, quoique ténu, dans cette peinture ; une fumée qui s’élève au-dessus des têtes, on dirait qu’elle en sort. Car elles sont faites, leurs chevelures frisées en touffes serrées, d’allumettes bien réelles, qui ont été allumées, d’où ce nuage, cette légère colonne qui s’échappe même du haut du tableau. Cela donne comme un rayonnement aux quatre têtes, aux visages eux aussi effacés (voir plus haut), rongés plutôt, ou érodés, ou plus radicalement encore, plus brutalement, dévastés, pris dans des flots bleu clair, balancés par les courants.

Les portraits en buste, de leur côté, par les traits des personnages raides dans leur attitude, par les accoutrements et les atours, on les voit davantage dans un contexte pittoresque, avec une note enchanteresse de bizarre. C’est dire l’éventail large des effets de l’art de Jeff Sonhouse, un peu à la manière du titre de l’exposition : Bodied, certes, des corps en question, de quelle apparence, de quel type, avec au bout quelle figuration, quelle représentation.

Lucien Kayser
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