De la politique européenne en matière d’immigration : Markiewicz et Piron au Casino Luxembourg s’arment de la narration

L’urgence

d'Lëtzebuerger Land du 01.10.2021

La première installation que l’on aperçoit dès la montée du grand escalier du Casino Luxembourg résume le questionnement récurrent de Karolina Markiewicz et Pascal Piron sur comment nous agissons envers ceux qui veulent nous rejoindre depuis les territoires de guerre. Stronger than memory and weaker than dewdrops, commence par une marche sur un tapis rouge. Il serait plus juste de dire LE tapis rouge, puisqu’il symbolise celui que foulent actrices et acteurs, femmes et hommes politiques, dévisagés par les caméras des chaînes de télévision. Dans ce type d’évènements hyper-médiatisés, une image est habituellement associée, celle d’une foule de gens agglutinés derrière des barrières métalliques.

Deux rangées serrées de drapeaux remplacent ici la foule. Ils sont peints à la main, tangibles dans leur matérialité. Ce sont les étendards des deux camps, des dominants et des dominés, qui s’affrontent autour des enjeux géopolitiques hérités de siècles de pouvoir occidental sans partage. Ce parcours d’introduction s’achève aussi sans surprise « dans le mur », maintenant que le paysage audiovisuel est devenu un marché où la course à l’audience l’emporte sur l’information, les pas des visiteurs s’enfoncent dans le tapis devenu sables mouvants. C’est une démonstration simple de la part de ces deux artistes activistes, qui nous avaient montré ces derniers temps un travail en réalité virtuelle beaucoup plus complexe.

Kevin Muhlen, commissaire de l’exposition, ne cache pas la complicité qui le lie à Markiewicz et Piron. Ces désormais quarantenaires, qui continuent à explorer les moyens multimédias sophistiqués (bien présents dans l’exposition, mais à leur place d’outils techniques), reviennent ici aux fondamentaux et proposent une mise en scène totale. Karolina Markiewicz et Pascal Piron utilisent donc une optique narrative, pour illustrer les informations tronquées et la frilosité politique. Sont ainsi manipulés à leur tour, sur un mur d’écrans plats, les discours hâtifs que des chefs d’État ont tenus lors de la prise de pouvoir cet été des talibans en Afghanistan. Leurs bouches articulent Stronger than memory and weaker than dewdrops. Le titre de l’exposition, extrait d’If I were another du poète palestinien Mahmoud Darwich, survole toute l’exposition, en lettres de néon accrochées à des barrières. Si elles étaient des tapis volants, cela faciliterait assurément le passage des frontières de l’Union Européenne où on n’entre pas comme ça. Même les visiteurs sillonnent un mur qui en dessine les contours. On avance en se voyant en miroir regarder des extraits du fil des actualités sur des petits écrans incrustés où Markiewicz et Piron nous mettent en face de la réalité de l’information : elle s’efface à la vitesse où la prochaine chasse la précédente.

À l’arrière plan se reflète une expression figurative sous la forme d’une fresque à même le mur du Casino. Markiewicz et Piron ont peint et non pas collé des affiches, comme pour incruster à même le mur la trace d’embarcations à la dérive sur un océan en feu. On peut se retourner, essayer de mieux voir, mais l’image semble déjà comme effacée. Plus loin, sur une deuxième fresque, une silhouette de ces frêles embarcations, fantomatique, s’est écaillée du mur à force d’attente. Des fragments, comme s’ils avaient été amenés là par la marrée, sont dispersés au pied d’une table de conférence. Celle-ci va à coup sûr attirer les jeunes visiteurs friands de réalité augmentée. Installés dans les fauteuils de négociations comme on en voit tant sur les chaînes de télévision, ils pourront se mettre dans la peau des décideurs et visionner le voyage de Yunes depuis l’Afghanistan vers le Luxembourg, avec ses difficultés mais aussi ses rêves.

La démonstration pourrait s’arrêter ici. Certes, on est contenu par des barrières aux barreaux brisés cette fois, pour écouter le récit de la vie de Yunes et de ses camarades parmi nous. Leurs visages sont projetés sur des écrans en grandeur plus que nature, dans la petite salle obscure qui clôt l’exposition. La photo silencieuse de Max Raybaut – un accrochage de portraits montrés sur invitation par Karolina Markiewicz et Pascal Piron au rez-de-chaussée – est un ensemble photographique sur des jeunes gens fraîchement arrivés, réalisé cette année à la maison d’accueil de Foetz. Ils portent des masques peints qui cachent encore leur visage pour s’exprimer plus librement.

Commencer le parcours par les récits des jeunes réfugiés installés au Luxembourg, mis côte à côte avec The Fantastic, le court-métrage de Maija Blafield, où des jeunes Coréens du Nord visionnent des films passés en contrebande depuis la Corée du Sud et s’imaginent un Occident Eldorado, aurait sans doute permis de mieux ressentir la société métissée du futur. Car c’est cela d’abord Stronger than memory and weaker than dewdrops : la démonstration de la générosité de Markiewicz et Piron qui veulent croire qu’elle s’accomplira et sera plus forte que ceux qui voudraient l’arrêter aux frontières.

Stronger than memory and weaker than dewdrops de Karolina Markiewicz et Pascal Piron, est à voir jusqu’au 30 janvier 2022 au Casino Luxembourg – Forum d’Art Contemporain

Marianne Brausch
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